L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce premier texte, Frédéric Barriault présente l’émergence du christianisme social, ses oeuvres et son héritage, avant d’évoquer son avenir qui est en jeu, au sein d’une Église en crise et d’un Québec sécularisé. Soyez à l’affût d’un nouvel article du dossier chaque lundi.
Les statistiques évoquant la baisse constante et dramatique du nombre de prêtres, de diacres permanents, de personnes consacrées, de laïcs pratiquants et engagés, de mariages et de baptêmes, en plus des fermetures d’églises, n’étonnent plus personne. Elles sont des indicateurs familiers d’une institution en crise. La pastorale sociale, qui autrefois était florissante, traverse tant bien que mal cette crise institutionnelle.
S’il y a crise, c’est en contraste avec l’histoire de l’engagement social des chrétiennes et chrétiens pour la justice sociale, dont les racines très profondes plongent aussi loin qu’à l’époque de la Nouvelle-France. Dès les débuts de la colonie, diverses communautés et institutions se sont en effet consacrées à la prise en charge des pauvres, des malades et des exclus: pensons ici à Marguerite d’Youville et « ses » Sœurs Grises. Bientôt suivies par un nombre toujours croissant de communautés religieuses à vocation sociale, en amont comme en aval de la Révolution industrielle, laquelle a amené dans son sillage des misères humaines et urbaines toujours plus préoccupantes. Ces conditions favorisent la naissance d’initiatives prophétiques comme l’Œuvre de la soupe des sœurs de la Providence et l’Accueil Bonneau des Sœurs Grises, en passant par l’Hôpital Sainte-Justine de Montréal. Sans oublier la croissance exponentielle de la Société Saint-Vincent de Paul dans toutes les régions de la Belle Province.
Le tournant de Rerum novarum
Face à la détérioration constante des conditions de vie des familles ouvrières un peu partout dans le monde occidental, et au désir croissant des travailleurs d’améliorer leur sort, Rome est bientôt forcée de prendre position. Publiée en 1891, la célèbre encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII est assurément un point tournant de l’histoire du christianisme social. Soupir de soulagement et cri de ralliement pour les militants sociaux et syndicaux catholiques, cette encyclique dénonce la déshumanisation des ouvriers et leur reconnaît la défense de leurs droits par le biais de syndicats, tout en critiquant avec fermeté la lutte des classes promue par les socialistes, Léon XIII plaidant en faveur du dialogue entre patrons et travailleurs.
Le Québec n’échappe pas à ces soubresauts, la situation des travailleurs y étant aussi difficile qu’ailleurs en Occident, et la « tentation » du socialisme tout aussi présente. L’encyclique Rerum novarum arrive donc au moment opportun. Inspirés par l’appel du pape à fonder une société ancrée dans la paix et la justice sociale, les catholiques canadiens-français ont multiplié les initiatives afin de répondre aux besoins et aspirations des familles ouvrières de la province, fondant tout à tour des syndicats catholiques, des caisses populaires et des coopératives, tout en se dotant d’institutions se consacrant à la vulgarisation de l’enseignement social de l’Église: de l’École sociale populaire des jésuites, à l’École des sciences sociales du dominicain Georges-Henri Lévesque à l’Université Laval, en passant par la publication d’un grand nombre de journaux, revues et brochures. Enfin, la Crise des années 1930 poussera un nombre toujours croissant de catholiques à remettre radicalement en question l’ordre social capitaliste, incapable selon eux de protéger adéquatement la dignité de la personne humaine.
De la guerre aux mouvements
La Deuxième Guerre mondiale est un autre moment charnière dans l’histoire du christianisme social québécois. L’industrie de guerre permet certes de « relancer » l’économie de la province. Cela dit, le sort des travailleuses et des travailleurs reste tout aussi difficile qu’il ne l’était auparavant. À Montréal, il s’est même détérioré, en contexte de crise du logement. Sans oublier la répression violente du mouvement syndical par le premier ministre Maurice Duplessis, prompt à qualifier de « communiste » la moindre grève et manifestation ouvrière.
C’est dans ce contexte qu’émergent les mouvements d’Action catholique spécialisée. D’abord apparus en Belgique, ces mouvements permettent aux étudiants (JEC), aux ouvriers (JOC), aux agriculteurs (JAC) et aux jeunes professionnels (JIC) de s’organiser et d’améliorer leur sort, par le biais de la pédagogie du Voir-Juger-Agir. Pépinière à militants sociaux et syndicaux, ces mouvements stimulent le développement des caisses populaires et des coopératives d’habitation, tout en prenant part à des luttes syndicales de plus en plus musclées de la part des syndicats affiliés à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada. Le grève de l’Amiante en 1948 est un autre moment charnière dans l’histoire du christianisme social au Québec: après avoir été soutenus dans leur lutte par l’archevêque de Montréal, Mgr Joseph Charbonneau, les grévistes font face au « virage à droite » des évêques québécois, qui se rangent derrière le premier ministre Duplessis et endossent sa répression violente des grévistes.
Déterminés à favoriser l’émergence d’une société québécoise social-démocrate dotée de programmes sociaux défendant la dignité de la personne humaine, ces militants seront aux premières loges des réformes mises en place pendant la Révolution tranquille des années 1960.
Structuration de la pastorale sociale
En 1968, les évêques du Québec mettent sur pied la Commission d’étude sur les laïcs et l’Église, dirigée par le sociologue Fernand Dumont (d’où l’appellation connue de Commission Dumont). Ses conclusions soulèvent l’importance cruciale pour l’Église de mieux arrimer le spirituel et l’engagement envers les pauvres. Pour répondre à ce vœu et être en adéquation avec le concile Vatican II, l’Assemblée des évêques du Québec met sur pied l’Office de pastorale sociale en 1973. Des répondants à la pastorale sociale sont alors nommés au sein des diocèses du Québec[1].
Selon un document relatif aux fondements de la pastorale sociale au Québec, publié par l’Assemblée des évêques en 2012:
Cette relecture en Église « favorise un plus grand discernement des causes d’injustices et de dominations en identifiant les vrais dynamismes de salut » . Elle motive également à promouvoir les pratiques de solidarité avec les personnes appauvries. Cela implique la capacité de faire une analyse sociale des différents milieux tout en développant un esprit critique qui non seulement refuse de cautionner les structures d’injustice, mais aussi travaille à l’avènement d’une société autre. Ce faisant la pastorale sociale s’oriente déjà vers une théologie de la responsabilité sociale et de la solidarité. [2]
Sans se contenter de « faire un chèque en blanc » au gouvernement du Québec: les chrétiens de mouvance sociale, inspirés par cette relecture de la Parole de Dieu, ont été nombreux à dénoncer les insuffisances de la Révolution tranquille, de même que la brutalité technocratique des fonctionnaires peu sensibles à la dignité des personnes les plus vulnérables: chômeurs, assistés-sociaux, ex-détenus, habitants de la Gaspésie et du Bas-du-Fleuve dont les villages avaient été « fermés » par le gouvernement, résidents de quartiers ouvriers dont les maisons avaient été détruites pour faire de la place aux autoroutes et aux centres commerciaux, etc. Acceptant de céder leurs hospices, orphelinats et hôpitaux à l’État québécois, les communautés religieuses ont elles aussi pris fait et cause pour les sans-voix, les sans-grades et les oubliés dont elles se sont montrées solidaires, dans les villes et les villages du Québec. Cette mission globale a été soutenue par des agentes et agents de pastorale sociale en paroisse, dans une dynamique « par, pour et avec » les personnes vivant ces violences institutionnelles. Le tout en cohérence avec les espoirs du concile Vatican II et son option préférentielle pour les pauvres.
Fragilité et avenir
À l’évidence, l’âge d’or de l’Action catholique et des grandes luttes sociales est révolu. Depuis quelques années, des forces vives de la mouvance sociale chrétienne s’efforcent de réfléchir à son avenir, dans un contexte ecclésial éprouvant, aggravé par la pandémie de Covid-19, la crise des abus sexuels, les nombreux recours collectifs et la perte de crédibilité de l’institution ecclésiale.
Au cours de l’année 2024 et en ce début de 2025, le Centre justice et foi, le Réseau des Églises vertes et le Réseau Femmes et Ministères ont tous trois mis un terme définitif à leurs activités. Il s’agit là des plus récentes victimes de cette crise du christianisme social. En effet, ces dernières années, la JOC, le Forum André-Naud, L’Entraide missionnaire et les Journées sociales du Québec ont tour à tour « fermé leurs portes », non sans avoir réfléchi à une transmission de leur héritage auprès des générations montantes. Paradoxalement, le pape François a pourtant ouvert toutes grandes les portes à une Église résolument engagée dans la réponse aux crises sociales et environnementales qui frappent notre planète.
Qu’en est-il des acteurs actuels de la pastorale sociale dans l’Église catholique au Québec? Qu’ils et elles soient mandatés par les diocèses, engagés au sein de mouvements d’Église ou laïcs impliqués dans la société civile, leur action se joue entre l’héritage laissé par leurs prédécesseurs et l’effort de créer de nouvelles manières d’intervenir dans le champ social. Malgré la fragilité évidente, cet engagement pour un règne de justice et de paix, bien inscrit dans l’ADN missionnaire depuis la Nouvelle-France, tente d’ouvrir l’avenir.
Frédéric Barriault est doctorant en histoire.
[1] À ce sujet, on peut lire Turcot, Gisèle. « La contribution des communautés religieuses et des services diocésains de pastorale sociale (1960-1985): justice et charité, une alliance en reconstruction », Études d’histoire religieuse, 69 (2003), p. 101-111. En ligne: https://doi.org/10.7202/1006705ar
[2] Voir « Historique et lecture du contexte », en ligne : https://evequescatholiques.quebec/sn_uploads/Fondements-pastoale-sociale-au-QC_Annexe-1_-Historique_1.pdf. (Sur la création des répondants diocésains en pastorale sociale, voir le no 8, page 3.) Pour le dossier complet, voir « Les fondements de la pastorale sociale », mai 2012, en ligne : https://evequescatholiques.quebec/fr/documents-eglise-et-societe.snc
















































