Élu pape le 8 mai 2025, Robert Francis Prevost, aujourd’hui Léon XIV, était pour beaucoup un inconnu. Comment comprendre son élection rapide? Qui est-il? Comprendre sa filiation religieuse avec saint Augustin apporte un éclairage sur l’homme et l’évêque de Rome.
Homme au tempérament discret, doté d’une expérience missionnaire à Chiclayo au Pérou et dirigeant depuis 2023 le dicastère qui nomme les évêques, le cardinal Prevost a été élu en seulement quatre tours de scrutin : un temps étonnamment court pour un conclave composé de cardinaux que l’on savait divisés sur plusieurs enjeux. Une clé de lecture permet toutefois d’appréhender l’identité du nouveau pape : membre de l’Ordre de Saint-Augustin, ses premières prises de parole manifestent un ancrage profond dans la spiritualité de ce grand docteur de l’Église.
Augustin et la quête de Dieu
Né au quatrième siècle dans l’actuelle Algérie, Augustin a 26 ans lorsque le christianisme est proclamé religion d’empire par Théodose 1er (380). Fils de fonctionnaire, doté d’une intelligence prodigieuse, Augustin préfère toutefois les sagesses anciennes, du manichéisme au néo-platonisme, qu’il enseigne comme professeur de rhétorique à Rome, puis à Milan. C’est là-bas, au contact de l’évêque Ambroise, que survient sa conversion. Plus tard, Augustin racontera ce bouleversement existentiel dans ses Confessions, une œuvre littéraire majeure où il se livre à un dialogue passionné avec un Dieu intérieur : « Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors et c’est là que je te cherchais ! » [1]
Marqué par l’influence du philosophe grec Plotin, Augustin conçoit la quête de Dieu comme un mouvement de l’âme qui implique une certaine ascèse. Après son baptême à 33 ans, il choisit le célibat monastique et consacre sa vie à la prière et à l’étude. De retour en Afrique, il établit une communauté et pose les premiers principes de ce qui, plus tard, sera considéré comme sa Règle. À l’encontre de son élan cénobitique, Augustin sera nommé évêque d’Hippone en l’an 396. Lorsqu’il meurt en 430, la ville était assiégée par les Vandales. Dans ces temps troubles, il composera une autre œuvre majeure, La Cité de Dieu. Au soir de sa vie, le vieil évêque y rappelle que, même christianisées, les réalités politiques et mondaines ne sont que transitoires. Elles ne doivent jamais être confondues avec la cité éternelle vers laquelle chemine le peuple de Dieu.
« Avec vous, je suis chrétien … »
De la loggia de Saint-Pierre, le jour de son élection, Léon XIV s’est d’emblée décrit comme un « fils de saint Augustin », rappelant cette parole de l’évêque d’Hippone : « Avec vous, je suis chrétien, et pour vous, je suis évêque ». S’inscrivant nommément dans la perspective d’une Église synodale chère à son prédécesseur, Léon XIV semble vouloir intégrer ce double principe de communion et de service au cœur de son ministère. « J’ai été choisi sans aucun mérite et, avec crainte et tremblements, je viens à vous comme un frère qui veut se faire le serviteur de votre foi et de votre joie, en marchant avec vous sur le chemin de l’amour de Dieu, qui veut que nous soyons tous unis en une seule famille », affirme le nouveau pape lors de sa messe inaugurale, le 18 mai.

Augustin est souvent présenté comme le « docteur de la grâce ». Dans les méandres de l’existence, Dieu n’abandonne personne, même s’il passe parfois incognito. En effet, se demande l’auteur des Confessions, comment l’âme pourrait-elle seulement vouloir chercher Dieu si, mystérieusement, Lui-même ne se manifestait pas d’abord au plus intime de l’être? Plutôt que d’insister sur la conformité extérieure et de verser dans un moralisme inquiet, cette spiritualité enseigne l’écoute du Dieu du dedans, source de toute joie et de toute paix. Chez Léon XIV, cela implique le respect des consciences. « Il ne s’agit jamais d’emprisonner les autres par la domination, la propagande religieuse ou les moyens du pouvoir, mais il s’agit toujours et uniquement d’aimer comme Jésus l’a fait, » a-t-il dit dans son homélie lors de la messe inaugurant son début de pontificat, le 18 mai dernier. Et encore : « L’endoctrinement est immoral, [car] il empêche le jugement critique, porte atteinte à la liberté sacrée du respect de la conscience — même erronée —, et se ferme à de nouvelles réflexions parce qu’il rejette le mouvement, le changement ou l’évolution des idées face à de nouveaux problèmes » (de son discours aux membres de la Fondation Centesimus Annus Pro Pontifice, le 17 mai).
À quoi s’attendre?
Chez le nouveau pape, la primauté de l’écoute de Dieu et du discernement s’insère au cœur de la réflexion de l’Église sur les questions sociales. Se situant dans le sillage de Léon XIII, le nouveau pape a ainsi évoqué de manière insistante la nécessité de construire la paix, de s’occuper des enjeux écologiques et de répondre à une « autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail » (discours au Collège cardinalice, le 10 mai). Si Léon XIV s’inscrit en continuité avec François sur ces sujets, il ne serait toutefois pas surprenant que l’on découvre aussi chez lui la profondeur théologique de Benoît XVI (un autre disciple intellectuel de saint Augustin). En effet, à la racine des problèmes actuels n’y a-t-il pas, justement, une incapacité à écouter et à « voir le monde avec les yeux de Dieu », comme le dirait saint Augustin?
Cette posture de foi, humble, lucide et vivante, explique peut-être le consensus qui s’est créé autour du cardinal Prevost lors du conclave. Reste à savoir si le nouveau pape saura faire bouger le statu quo ecclésial sur certains sujets, notamment celui de la place des femmes. Comme cardinal, ses rares prises de position sur le sujet ne permettent pas de s’attendre à des changements majeurs.
Toutefois, son passage à la curie montre que ses déclarations sur la collégialité ne sont pas des mots creux. Maria Lia Zervino, l’une des femmes qui a travaillé avec lui au dicastère pour les Évêques, se réjouit de son élection. « Quand vous voyez quelqu’un qui est équilibré, paisible et respectueux et qui accueille ce que vous dites et est toujours prêt à entendre l’autre, vous avez confiance en lui. » [2]
Il s’agit là d’un portrait encourageant pour un pontificat qui – si Dieu le veut – pourrait durer près de deux décennies.
[1] Confessions, Livre X, chapitre 27.
[2] Nicole Winfield, “Those who’ve worked with Pope Leo XIV are optimistic he’ll elevate women’s roles — with limits” National Catholic Reporter, 15 mai 2025 [En ligne] https://www.ncronline.org/vatican/those-whove-worked-pope-leo-xiv-are-optimistic-hell-elevate-womens-roles-limits
















































