L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce dixième texte, Yves Casgrain rencontre des membres de deux organisations qui se définissent comme héritières du christianisme social. Soyez à l’affût d’un nouvel article du dossier chaque lundi.
Ces dernières années ont été particulièrement difficiles pour les organisations catholiques qui se reconnaissent dans la mouvance du christianisme social. Cependant, des chrétiens convaincus de la pertinence de leur engagement militent encore au sein d’associations afin de changer les structures qui causent la pauvreté et l’injustice. Parole à des membres du Mouvement des travailleuses et travailleurs chrétiens et de la Jeunesse étudiante chrétienne.
Le Mouvement des travailleuses et des travailleurs chrétiens (MTC) voit le jour en 1966 en Europe dans la foulée de Vatican II. Reconnu par le Conseil pontifical pour les laïcs comme une association internationale de fidèles, il est présent sur quatre continents. Au Québec, il compte actuellement 100 membres.
« Le MTC est un organisme chrétien de défense des droits. Nous sommes reconnus autant par nos pairs que par le gouvernement comme tel. Le MTC permet à des hommes et à des femmes de se retrouver en petites équipes d’appartenance pour partager leur condition de vie, leur condition de travail. Ils œuvrent à la construction d’une société plus juste et plus humaine. Ils sont appelés à s’impliquer dans différents organismes », explique Louise Paré, membre du Conseil international du MTC depuis 2023.
Au Québec, le MTC est membre du Regroupement des organismes en défense collective des droits. Sur le plan international, le Mouvement des travailleurs chrétiens, en tant qu’organisme non gouvernemental, possède un statut consultatif auprès de certaines organisations des Nations Unies, entre autres au Bureau international du travail (BIT) et à l’UNESCO.
Le MTC prend régulièrement position lors de conflits ouvriers, comme ce fut le cas dans celui opposant le Canadien National (CN), le Canadien Pacifique Kansas City (CPKC) et le Syndicat des Teamsters du Canada qui représentait les ouvriers ferroviaires. Le MTC a publié une lettre ouverte appelant à reconnaître les droits des travailleurs et des travailleuses de ce domaine névralgique.
Le MTC s’intéresse également à des causes internationales. En janvier, le mouvement a fait parvenir aux chefs des principaux partis politiques à Ottawa une lettre ouverte sur le conflit armé qui oppose Israël et la Palestine.
Évangile et prière
Les membres du MTC trouvent leur inspiration dans l’Évangile et l’enseignement social de l’Église catholique.
« L’Évangile nous pousse à nous engager à combattre ce qui n’a pas de sens dans le quotidien, dans la vie de tous. L’enseignement social de l’Église nous inspire », souligne Pierre Prud’homme, membre du Comité Foi et engagement du MTC de Villeray, à Montréal.

Contrairement à d’autres organisations qui luttent pour les droits des travailleurs, le MTC fait de la prière un pilier central de son engagement au point de publier deux livres dans lesquels figurent ces fondements spirituels. Il s’agit de Cultiver la confiance. Prières de résilience, de résistance et d’espérance (Novalis, 2018) et de Libérer l’avenir (Bellarmin, 2015).
Bien que signés par Pierre Prud’homme, ce dernier insiste pour dire que ce ne sont pas seulement ses livres. « Ce sont les livres des équipes du MTC. Il y a une conviction commune dans le mouvement: c’est que la prière, si elle est reliée au domaine social, ajoute du sens et la notion d’espérance qui, pour moi, est importante. Lorsque nous voulons résumer notre spiritualité, nous aimons bien parler de contemplaction.»
Jeunesse étudiante chrétienne
Tout comme le MTC, la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) possède des racines profondes au Québec. Autrefois appelé Jeunesse étudiante catholique, ce mouvement fait désormais face à des défis sociaux et économiques qui l’empêchent d’atteindre pleinement ses objectifs.
« Notre mouvement propose aux étudiants du secondaire et du postsecondaire de se former afin de devenir des personnes engagées dans leur milieu et des actrices de changement », explique Annie Duhamel, trésorière du conseil d’administration de la JEC.
Les étudiants qui cheminent avec l’organisme apprennent à user de la méthode du Voir-Juger-Agir. « Dès que les jeunes perçoivent une situation problématique au sein de l’école ou du CÉGEP, ils vont l’analyser. Ils vont trouver les valeurs qui sont brimées par cette situation. Puis, ils vont agir afin de changer la situation problématique », souligne-t-elle.
Un de problèmes analysés par les jeunes concerne l’intimidation dans les écoles. « La JEC en a parlé bien avant que des études sortent sur ce problème. Cela faisait partie des préoccupations des jeunes dès le début des années 1990. Les étudiants avaient réalisé une enquête sur cette question », rappelle Annie Duhamel.
D’autres jeunes membres de la JEC se sont intéressés aux relations entre les étudiants allochtones et autochtones. « Dans une école de Lanaudière, il y avait beaucoup de tensions entre ces deux communautés. Aidés de l’animateur de la JEC, les jeunes ont réalisé des activités afin de permettre aux étudiants allochtones et autochtones de se rencontrer et mieux se connaître. »

Bien que catholique, la JEC se fait un point d’honneur de respecter les convictions des étudiants. « Notre but n’est pas d’amener les jeunes dans l’Église catholique. Nous voulons qu’ils soient sensibles aux valeurs chrétiennes afin qu’ils améliorent leur qualité de vie dans leur établissement scolaire. »
Outre les écoles, la JEC propose ses activités aux paroisses, avec plus ou moins de succès. « Les catéchètes se demandent comment retenir les adolescents après leur parcours catéchétique. C’est là que la JEC pourrait être une bonne option », affirme Annie Duhamel.
Toutefois, la crise financière vécue par certains diocèses vient souvent contrecarrer leur démarche. « Auparavant, nous étions financés par les diocèses. Certains payaient des permanents de la JEC. La perte de revenus fait que nous faisons partie des choses qu’ils ont coupées. Surtout que dans certains diocèses, la pastorale sociale n’a pas beaucoup d’importance. »
La JEC peut compter tout de même sur le soutien des communautés religieuses et sur d’autres mouvements d’Action catholique pour poursuivre ses activités. « Depuis janvier, nous avons recruté un nouveau permanent à Québec, à temps partiel ».
Foi et engagement
À la JEC, le lien entre la foi et l’engagement est primordial – ce qui n’est pas toujours bien compris de tous, selon Annie Duhamel. « Les paroisses ont de la difficulté à faire ce lien. Elles sont dans la spiritualité. Pas dans l’action. Elles sont dans l’apprentissage de la catéchèse. Au final, les jeunes reçoivent des cours dans lesquels ils ne vont pas nécessairement savoir comment faire la même chose que Jésus. Pour moi, vouloir changer la vie des personnes, c’est ce qu’il a fait toute sa vie. »
Pierre Prud’homme partage également ce point de vue. « Je trouve cela important de comprendre l’Évangile dans toutes ces dimensions. Au cœur de celles-ci se trouve la dimension sociale. C’est dans ce sens-là que nous essayons de travailler au MTC. »
« Si on veut aider les laïcs à se réapproprier l’enseignement social de l’Église, il va falloir le faire à travers des organismes », croit Denis Plante, prêtre et aumônier international du Mouvement des travailleuses et des travailleurs chrétiens. « Sans ça, cela reste très individuel et n’a pas de souffle à long terme. Ce qui permet d’avoir du souffle à long terme, c’est que les baptisés se réunissent en organisme pour porter la question de la spiritualité chrétienne qui est automatiquement sociale. La spiritualité est sociale ou elle ne l’est pas. Il n’y a pas de demi-mesure », lance Denis Plante.
« Les gens qui sont très impliqués dans les paroisses croient beaucoup que la prière va changer les choses », avance Annie Duhamel. « Ce n’est pas toujours juste cela qui va changer les choses. Essayer de les convaincre du contraire ce n’est pas toujours possible! La JEC est basée sur le lien entre foi et engagement. C’est notre cheval de bataille. C’est ce qui nous allume. C’est ce qui fait que nous voulons toujours aller plus loin dans la défense des droits des étudiants, des travailleurs, etc. ».
L’avenir
Même si leur avenir est loin d’être assuré, les militants chrétiens de ces deux mouvements sont convaincus de leur pertinence dans notre société. « J’en suis convaincu! Cependant quand le courant est trop fort, il faut prendre des décisions. Cela va se décider dans les prochaines années… », souligne Annie Duhamel.
De son côté, le Mouvement des travailleuses et des travailleurs chrétiens parie sur l’avenir. « Nous avons racheté la maison de l’ancienne Fondation de la Jeunesse ouvrière chrétienne. Nous ne voulions pas qu’elle se retrouve sur le marché immobilier. Nous voulions qu’elle reste dans le milieu communautaire. Maintenant, avec la méthode du Voir-Juger-Agir, nous réfléchissons à notre avenir. Nous avons choisi de garder notre place dans le milieu ouvrier avec tout ce que nous apportons comme couleur, comme saveur. Nous ne savons pas combien de temps cela va durer. Tant qu’il va y avoir du monde pour qui notre mouvement va parler, il va perdurer dans le temps. Si jamais le MTC perd sa raison d’être, il y aura toujours des groupes communautaires qui permettront de poursuivre cet héritage-là », espère Louise Paré.
















































