Jusqu’à maintenant, les archives concernant l’abbé Pierre, déposées au Centre national des archives de l’Église de France (CNAEF), ne pouvaient pas être consultées avant 2082, soit 75 ans après le décès du fondateur d’Emmaüs.
Mais la Conférence des évêques de France (CEF) en a décidé autrement. Le jeudi 12 septembre 2024, la CEF a levé le délai de communicabilité des archives qu’elle conserve sur ce prêtre qui, il y a 70 ans cette année, lançait un vibrant appel afin de dénoncer le sort des sans-logis sur les ondes de Radio Luxembourg.
C’est en raison « de la gravité des révélations successives concernant l’abbé Pierre et afin de permettre de faire toute la lumière », que la CEF a levé « exceptionnellement » cette restriction.
« Tous les documents relatifs à l’abbé Pierre ayant été versés au CNAEF seront donc consultables dès à présent par toutes les personnes habilitées, en particulier les chercheurs, les membres de la Commission d’experts et d’expertes annoncée par Emmaüs, et les journalistes enquêtant sur l’abbé Pierre », a annoncé la CEF.
Dès le lendemain, Mgr Jean-Marc Eychenne, l’évêque du diocèse de Grenoble-Vienne, a pris la décision de lever le délai de communicabilité des archives diocésaines concernant l’abbé Pierre. D’abord capucin, le religieux Henri Grouès (son nom de naissance) a quitté cet ordre puis a été incardiné dans le diocèse de Grenoble à la fin des années 1930.
Archives à Montréal
Si les journalistes français ont maintenant le droit de consulter « exceptionnellement » les archives liées à l’abbé Pierre auprès du Centre national des archives de l’Église de France ainsi qu’auprès du diocèse auquel il a été rattaché durant plus de 60 ans, les journalistes québécois n’ont pas un tel accès.
L’agence de presse Présence n’a pas obtenu l’autorisation de consulter les archives de l’archidiocèse de Montréal.
« Étant donné qu’une enquête externe est présentement en cours à la suite des allégations faites contre l’abbé Pierre, la décision a été prise de ne pas donner accès aux archives concernant celui-ci pour ne pas nuire à cette enquête », a-t-on indiqué à son journaliste le mercredi 4 septembre.
Deux jours plus tard, l’évêque auxiliaire à Montréal Alain Faubert a révélé avoir demandé au juge à la retraite André Denis de « procéder à une revue des archives [de l’archidiocèse] relatives aux visites de l’abbé Pierre ». Cette enquête a été confiée au juge Denis après que des médias, dont Présence, aient demandé au Service des archives de vérifier si l’archevêque de Montréal avait été informé en 1955 des raisons pour lesquelles l’abbé français avait dû écourter son séjour aux États-Unis.
En consultant les journaux de l’époque, Présence a pu établir que l’abbé Pierre a effectué des séjours à Montréal, au Québec et au Canada, du 20 au 22 mai 1955, en juin 1956 (il a rencontré à cette occasion le premier ministre canadien Louis St-Laurent et le cardinal Paul-Émile Léger), du 20 au 25 septembre 1962 et en octobre 1963. Durant ce dernier séjour, il a notamment rencontré le gouverneur général Georges Vanier. Les coupures de presse consultées ne mentionnent pas de controverses, d’enquêtes policières ou même de renvoi du pays durant ces quatre séjours.
Le vendredi 6 septembre, Mgr Alain Faubert a dévoilé à Présence les conclusions de l’enquête du juge à la retraite André Denis.
« Une étude minutieuse des archives de l’archidiocèse de Montréal me permet d’affirmer que nulle part est-il fait mention de quelque agression envers des femmes ou d’un acte malveillant de l’abbé Pierre lors de ses visites à Montréal ».
Le juge Denis ajoute, dans son rapport daté du 15 août, que « rien ne me permet d’affirmer que les autorités catholiques de Montréal aient été prévenues de tels gestes s’ils se sont produits ».
Ses conclusions se terminent par cette précision: « Je répète, par souci de rigueur intellectuelle, que je ne peux affirmer que les actes reprochés à l’abbé Pierre ne se sont pas produits. Je dis simplement qu’on n’en trouve aucune référence aux archives de l’archidiocèse de Montréal ».
Rien à Québec non plus
Coup de théâtre archivistique le lundi 9 septembre 2024. La journaliste Laetitia Cherel de la cellule d’investigation de Radio France publie des extraits d’une lettre que rédige l’abbé Pierre alors qu’il séjourne à la Trappe d’Oka en septembre 1959. Le destinataire de cette lettre est un « révérend Roy » de Québec. Pour Radio France, il s’agit à n’en pas douter de l’archevêque de Québec Maurice Roy, devenu cardinal en 1965.
Dans cette lettre manuscrite, l’abbé Pierre dément avoir participé à quelques controverse que ce soit. « Jamais rien de ce genre de misère n’a existé, jamais ça n’a existé où que ce soit, aucun de ces faits de police misérables dont vous avez parlés ». Il ajoute qu’il n’hésitera pas à poursuivre ceux qui colportent de telles « calomnies infâmes ».
Cette lettre fait-elle partie des archives de l’archidiocèse de Québec? N’est-elle pas plutôt adressée à un autre « révérend Roy » de Québec, le père Henri Roy, l’initiateur de la JOC et le fondateur de l’Institut séculier Pie X, un institut qu’a plus tard dirigé l’actuel archevêque de Québec, le cardinal Gérald Lacroix?
Présence a soumis vendredi dernier ces questions et ces hypothèses à l’évêque auxiliaire à Québec, Mgr Marc Pelchat.
















































