L’histoire de documents de ou sur Jeanne Mance qui ont été identifiés récemment dans les archives du Séminaire de Québec, au Musée de la Civilisation, a fait grand bruit. Utilisés, inventoriés, déplacés, mal identifiés, mis et remis en lumière, ils illustrent le fait que parfois, l’histoire de la vie d’un manuscrit peut être aussi intéressante que celle qui est inscrite sur le papier.
Ce mois-ci, penchons-nous donc sur plusieurs exemples de circulation de manuscrits datant de l’époque de la Nouvelle-France.
Une circulation éclatée : l’exemple de manuscrits jésuites
L’histoire des anciens manuscrits jésuites est intéressante, puisque contrairement à d’autres ordres religieux comme les sulpiciens, les jésuites ont cessé d’exister au Canada pendant des décennies, ce qui a entraîné la dispersion de leurs archives. En effet, après la Conquête, les jésuites ne pouvaient plus recruter de nouveaux membres en Europe et il n’y avait pas de noviciat canadien. Les derniers jésuites se sont donc éteints les uns après les autres à la fin du 18e siècle jusqu’à la mort, en 1800, du père Casot. À cette date, tous les biens jésuites, leurs livres et leurs manuscrits étaient entre des mains non jésuites. Casot, quelques années avant sa mort, avait néanmoins donné une bonne partie de sa bibliothèque au Séminaire de Québec, confié plusieurs biens précieux aux Augustines hospitalières de Québec, et transmis certains documents à des personnes de confiance.
Certains de ces particuliers n’étaient pas des collectionneurs. L’Univers culturel Saint-Sulpice, à Montréal, préserve par exemple un manuscrit rassemblant plusieurs cahiers différents sous une même reliure, dont un Catéchisme huron de la façon et de la main du R. P. Chaumonot. Un ex-libris sur ce catéchisme indique : « Ce cahier m’a été envoyé de Québec en 1809 par M. Couillard ». Comme dans beaucoup de cas, il est difficile de retracer exactement le parcours de ces manuscrits, mais on peut tenter une hypothèse. Un certain Jean-Baptiste Couillard, de Québec, est mort en 1808. Ce dernier avait un fils, Antoine-Gaspard Couillard, qui pourrait avoir hérité du document à la mort de son père. Au lieu de le garder, il l’aurait donné aux sulpiciens, qui avaient toujours à cette époque des missions auprès des Autochtones.
Plusieurs années plus tard, en 1842, les Jésuites reviennent au Canada. Dès 1844, le jésuite Félix Martin fonde les archives du Collège Sainte-Marie, essayant de rassembler le plus d’anciens documents possible. Les Augustines hospitalières vont par exemple redonner de bonne grâce les manuscrits sous leur garde, faisant d’abord un prêt, puis un don.

Mais d’autres personnes se passionnent à cette époque pour la collection des anciens manuscrits jésuites et vont chercher à acquérir, plutôt que redonner, ces documents. En 1892 par exemple, un collectionneur de Québec, Philéas Gagnon, correspond avec l’archiviste jésuite Arthur Jones à propos d’une lettre de Jean de Brébeuf, l’un des « martyrs canadiens ». Gagnon voulait ajouter cette lettre à sa collection d’autographes jésuites, mais trouvait le prix élevé. Finalement, la tentation était trop forte, il l’a achetée pour 75 francs, ce qui vaudrait plus de 40 000$ actuellement.
Un autre collectionneur de Québec possédant plusieurs vieux documents jésuites à la fin du 19e siècle était Théophile Pierre Bédard. Selon lui, les « autographes des P. P. Jesuites » excitaient « beaucoup la convoitise des collectionneurs ». Bédard avait une belle collection de ces manuscrits, mais a dû la vendre pour une raison qu’il ne spécifie pas à son correspondant Arthur Jones. Cette correspondance est assez amusante à lire : Bédard alterne en quelques lignes entre l’assurance de son dévouement et de son affection pour la Compagnie de Jésus, à qui il aurait volontiers donné ses manuscrits… et la menace de vendre ses manuscrits ailleurs s’il n’obtient pas le prix désiré. Bédard vend finalement plusieurs manuscrits à Jones, et trouver preneur pour les autres n’a pas dû lui être difficile.
Ces documents, dont la valeur variait selon entre autres selon l’auteur ou l’unicité, n’étaient pas les seuls objets prisés par les collectionneurs. En effet, en plus des manuscrits, différents items européens, comme des reliques (voir par exemple cette série de chroniques), mais aussi des objets autochtones, étaient également prisés par ces individus. Qui collectionnait? Des laïques, certes, surtout provenant des professions libérales, mais aussi des religieux.
Des documents remis en lumière : l’exemple des papiers de Jeanne Mance
L’histoire des manuscrits de Jeanne Mance est différente, puisque ceux qui viennent de faire les manchettes n’ont pas circulé entre les mains de collectionneurs.
Reprenons brièvement l’histoire, dans laquelle Paul Labonne, le directeur général du Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal et Peter Gagné, archiviste du Musée de la civilisation, ont travaillé pour mettre en lumière ces anciens documents. M. Labonne a été surpris de constater en lisant le testament de Jeanne Mance que cette dernière y avait clairement indiqué la volonté qu’à sa mort, ses papiers soient transmis à Québec, à celui qui deviendra monseigneur Laval. Le directeur général est donc allé aux archives du Musée de la civilisation avec en main l’inventaire après-décès de Jeanne Mance. Grâce aux numéros donnés aux papiers par les notaires ayant fait l’inventaire en juin 1673, et qui sont repris dans la cotation des archives, M. Labonne a pu retracer les documents et prouver leur lien avec Jeanne Mance.
Est-ce que les manuscrits concernant Jeanne Mance sont vraiment inédits? Selon M. Labonne, plusieurs chercheurs avaient affirmé que ces documents avaient disparu, ou qu’ils étaient mal attribués. La professeure Louise Bienvenue nuance toutefois cette découverte. Cette dernière a récemment co-publié le livre Profession historienne? dans lequel elle décrit la vie et le travail de l’historienne Marie-Claire Daveluy et de la religieuse archiviste Maria Mondoux, qui ont fait des recherches dans le cadre du travail de béatification de Jeanne Mance au milieu du 20e siècle. Dans un article de Jean-François Nadeau publié dans Le Devoir, Mme Bienvenue explique que : « Le principal document dont il est question avait été reproduit intégralement en 1962 dans la biographie de Jeanne Mance publiée par Marie-Claire Daveluy. » Toutefois, il semblerait que ce travail ait au moins en partie été oublié. Dans le même article, Paul Labonne ajoute que : « La principale découverte est le fait que nous avons retrouvé une partie des documents qui étaient en possession de Jeanne Mance à sa mort. »
D’autres manuscrits oubliés et retrouvés
Ce type de (re)découverte de manuscrits importants n’est pas chose courante, mais il arrive parfois effectivement que des sources anciennes qui étaient connues tombent dans l’oubli ou dans une collection privée fermée, avant d’être « redécouvertes » par des chercheurs. Par exemple, en 1999, un Dictionnaire Miami-illinois a été trouvé dans les archives jésuites, alors à Saint-Jérôme, par le chercheur Michael McCafferty. Son collègue lui avait lancé un peu par boutade que ce serait bien s’il pouvait trouver un tel dictionnaire inédit… ce qui arriva! Autre exemple, le chercheur Jacques Dalarun, qui a consacré sa carrière à étudier saint François d’Assise, avait réussi à discerner l’existence d’un manuscrit sur la vie du saint, manuscrit dont l’existence a finalement été révélée lors d’une vente aux enchères.
Parfois, un nouvel éclairage peut aussi être donné à un ancien texte. Lors d’une conférence donnée en décembre 2023 à la Société historique de Montréal, la réalisatrice Annabel Loyola a par exemple parlé de l’Histoire du Montréal, rédigée par le sulpicien Dollier de Casson alors qu’il se trouvait à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Mme Loyola a expliqué que c’est Jeanne Mance qui avait transmis les détails de l’histoire au sulpicien : le récit suit le parcours de la co-fondatrice de Montréal et ignore certains événements importants qui sont arrivés dans la ville, puisque Jeanne Mance n’y était pas à ce moment.
Dans tous ces cas, tant le contenu que le contenant ont une histoire fascinante qui demande à être approfondie!
Sources : Archives des jésuites au Canada, Q-1.1475 et Q-1.1503.
















































