Marguerite Bourgeoys n’est pas une figure de l’ombre. Pourtant, presque tout de son histoire est plutôt méconnu, selon l’historien Stéphan Martel, directeur adjoint du Site historique Marguerite-Bourgeoys. Femme d’affaires avisée, religieuse non cloîtrée, voyageuse aguerrie : bien qu’elle n’était pas une révolutionnaire, son parcours en est un d’exception en pleine Réforme catholique. Voici ce qui retient l’attention de l’historien.
La religieuse nait en 1620 à Troyes, en France. L’essentiel de l’enfance de Marguerite Bourgeoys est un mystère puisqu’elle-même en a très peu parlé. Si ses biographes et hagiographes en donnent des détails, M. Martel est prudent : «Ce qu’on sait de sa jeunesse, il faut vraiment le prendre avec des pincettes.» Selon l’historien, ce qui est certain est qu’elle avait un sens aigu des affaires et ce, avant même d’être supérieure d’une communauté religieuse.
«Jeune adulte, elle savait très bien lire, écrire, compter. Elle connaissait au moins les bases de la comptabilité de l’époque. Quand son père est mort, c’est elle qui a été exécutrice testamentaire, c’est-à-dire responsable de la liquidation et de la redistribution des biens.» Compte tenu de la culture de l’époque, le fait que cette tâche lui ait été dévolue est révélateur, surtout quand on sait qu’elle avait des frères.
En 1653, Marguerite Bourgeoys part pour la Nouvelle-France à l’invitation de Paul Chomedey de Maisonneuve. Elle travaille d’abord seule, puis en 1658, elle retourne en France recruter des jeunes femmes pour fonder la Congrégation de Notre-Dame à Montréal. Et ce n’est que l’un de ses nombreux voyages, quoique certains aient été enjolivés.
On raconte par exemple qu’un message lui parvient à Montréal, signalant que l’évêque la demande à Québec. La religieuse âgée de 69 ans serait alors partie sur le coup, sans préparation. «C’est probablement une légende», nuance M. Martel, soulignant le danger de partir seule, à pied, au cœur de l’hiver. «Mais cette légende montre la détermination de cette femme, qui a impressionné par son don de soi.»
Cette histoire présente un autre aspect vraisemblable : le fait que Marguerite Bourgeoys voyageait léger. C’est particulièrement le cas en 1670, quand elle s’apprête à quitter Québec pour aller faire reconnaître sa communauté auprès du roi. Alors que l’embarquement était commencé, elle se rend compte que la mallette dans laquelle se trouvent des documents importants n’est pas sur le navire. Ni ses effets personnels d’ailleurs. Elle doit alors se coudre un vêtement à partir d’une voile de navire pendant le voyage. Heureusement, elle récupère plus tard ses précieux documents et réussit à obtenir des lettres patentes de Louis XIV.
Une congrégation, plusieurs impacts
Selon M. Martel, l’impact de Marguerite Bourgeoys dans la colonie est multiforme, puisque le charisme de sa communauté est d’aller là où les besoins se font sentir. À titre d’exemple, il parle de son accueil des Filles du Roy – contre l’avis de ses compagnes – pour permettre à ces jeunes femmes de se poser, d’apprendre les rudiments de la vie en colonie et de pouvoir prendre le temps de se choisir un mari.
Un autre impact est la mise en place d’un premier système scolaire le long du Saint-Laurent, à partir de la première école pour garçons et filles fondée à Montréal en 1658. Les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal permettent aux jeunes des paroisses d’avoir une éducation gratuite (sauf dans les pensionnats). Et pour que cela puisse se faire sans être à la charge d’institutions – et de pressions – extérieures, Marguerite Bourgeoys et ses compagnes échangent des services avec les habitants et possèdent une terre qu’elles cultivent.
Femme de son temps, elle souhaite aussi évangéliser les femmes autochtones, par exemple à la Mission de la Montagne. Dans l’école de la mission, en plus de la religion catholique, les femmes apprennent la couture française, mais également l’artisanat traditionnel, transmis par deux sœurs autochtones de la Congrégation de Notre-Dame, dont Marie-Thérèse Gannensagouas .
Une femme et ses défis
L’indépendance financière essentielle à la jeune communauté de femmes non cloîtrées, en pleine Réforme catholique, cause son lot de défis à Marguerite Bourgeoys. La liberté de mouvement ne plaît pas à tous, en particulier aux évêques de Québec, Monseigneur de Laval, puis Monseigneur de Saint-Vallier.
Toutefois, le travail des membres de la Congrégation de Notre-Dame ne peut se faire dans un monastère, et «parce qu’elles étaient tellement pratiques dans la colonie, qu’elles répondaient tellement à des besoins partout – ce que les Ursulines et les Augustines ne pouvaient pas faire – les évêques ne pouvaient pas vraiment les cloîtrer», explique M. Martel. Se disant filles de paroisse, elles dépendent d’avantage du clergé local que des évêques. «Marguerite Bourgeoys voulait s’assurer d’avoir le plus d’autonomie et de latitude possible pour son projet.»
Un autre gros défi a été sa nuit spirituelle à partir de 1689, détaille l’historien. Les archives ne révèlent pas tout, mais il semble que sœur Bourgeoys se soit sentie coupable de certaines décisions qu’elle a prises dans le sens du désir de ses compagnes, mais à l’encontre de ses valeurs, comme le fait d’agrandir la communauté. Dans un contexte où certaines sœurs et religieux de différentes congrégations veulent alors créer une communauté unifiée à partir des différentes congrégations de la colonie, une compagne de Marguerite Bourgeoys, Marguerite Tardy, dit avoir eu une vision dénonçant la fondatrice comme étant en état de péché mortel. Cela plonge Marguerite Bourgeoys dans une dépression jusqu’en 1693.
Héritage
Marguerite Bourgeoys est décédée en 1700. Que peut-on retenir de sa vie, 325 ans plus tard?
Stéphan Martel pense qu’elle peut être un modèle encore aujourd’hui, autant pour les hommes que pour les femmes, parce qu’elle incarne la volonté d’aller loin vers les gens afin de les soutenir. «Dans la société actuelle, je pense que l’empathie, l’écoute, ce sont encore des valeurs qui doivent résonner.»
Un autre aspect important pour lui est l’humanité profonde de sœur Bourgeoys : il s’agissait d’une femme «qui doute, qui a peur, qui a des idéaux» et qui avance malgré tout.
















































