Les archives ne sont pas neutres. Elles sont le résultat des choix faits, sur plusieurs siècles parfois, de ce qui est important à préserver ou acquérir et, au contraire, de ce qui peut (ou doit) être élagué. Quels termes sont utilisés pour décrire un document d’archives ? Quelle perspective est mise de l’avant – et donc quelles perspectives sont mises de côté ? Quelles sont les barrières d’accès ? Dans le cadre de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, penchons-nous sur ces questions avec l’exemple d’un vocabulaire manuscrit du 19e siècle. Voici son histoire.
Au dernier congrès de la Société canadienne d’histoire de l’Église catholique (SCHEC), François Dansereau, directeur des Archives des jésuites au Canada et moi, comme historienne de projet des Jésuites du Canada, avons présenté une conférence à propos du rapatriement d’un vocabulaire manuscrit français-anishinaabemowin centenaire vers le Shingwauk Residential Schools Centre (affilié à Algoma University), un centre culturel incluant un centre d’archive mis sur pied par les survivants des pensionnats pour Autochtones.
Il s’agit d’un geste symbolique, mais qui s’inscrit « dans le volet de développement de relations à long terme », mentionne M. Dansereau, notamment avec les survivants du pensionnat que les jésuites ont tenu à Spanish (Ontario) jusqu’en 1958. Notre présentation à la SCHEC avait pour objectif de penser la manière dont les archives coloniales conservant des documents à propos de communautés autochtones peuvent activement engager des dialogues avec celles-ci.
Comprendre l’histoire d’un manuscrit
Le vocabulaire a été rédigé par le frère Joseph Jennesseaux, l’un des premiers jésuites à revenir au Canada en 1842 après la restauration de la Compagnie de Jésus. Ce dernier est rapidement assigné à la reprise des missions de la Compagnie de Jésus dans des communautés autochtones. C’est pourquoi en 1843, il passe plusieurs mois avec le père jésuite Dominique du Ranquet à la mission sulpicienne du Lac des Deux-Montagnes pour apprendre l’anishinaabemowin. Il part l’année suivante dans ce qui est aujourd’hui l’Ontario pour passer le reste de ses jours à la mission de l’île Walpole, puis à celle de la mission Sainte-Croix à Wiikwemkoong.
Les différentes responsabilités de Jennesseaux et la vie avec les Anishinabeg l’obligent à améliorer continuellement sa maîtrise de l’anishinaabemowin. On a peu de détails sur cet apprentissage, mais les sources soulignent le travail avec les locuteurs natifs, entre missionnaires et avec des manuscrits et imprimés dans cette langue.
Le petit vocabulaire de Jennesseaux (qui termine à « curieux ») reflète le travail d’évangélisation auprès d’Anishinabeg des Grands Lacs dans la deuxième moitié du 19e siècle. Dans le petit nombre d’entrées mises sur papier, plusieurs concernent directement ou indirectement l’évangélisation (baptême, Bible, chapelle, etc.) et, par exemple, les modes de transports adaptés à la vie dans des missions situées sur des îles. On trouve notamment plusieurs entrées concernant le canot et les dangers de la navigation.
Il reste qu’il n’est pas évident de saisir le contexte de production qu’à la seule lecture des mots. Ainsi, en revenant de Boston en avion au printemps dernier, j’ai pu constater pour la première fois l’étendue du lac Ontario, que nous avons survolé pendant un long moment. Des embarcations (des voiliers, semblait-il) paraissaient minuscules face à l’immensité des eaux. Naviguer en canot — et les lettres jésuites le soulignent souvent — nécessitait des rameurs (en majorité Autochtones) expérimentés et comportait son lot de dangers. Voir ce lac, près duquel le vocabulaire a été écrit, m’a donné un regard plus immédiat de cette réalité.
Rapatrier pour mieux entrer en relation
Depuis quelques années, la question de rapatriement d’objets autochtones conservés dans des musées allochtones vers les communautés autochtones dont ils sont originaires commence à se poser aussi dans le cas des archives. Pour ce qui concerne le vocabulaire de Jennesseaux, le transfert a été proposé par les Jésuites du Canada et accepté par le Shingwauk Residential Schools Centre dans un dialogue entre les deux parties à la suite, entre autres, de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Ce geste soulève plusieurs problématiques plus larges que nous avons abordées lors de notre conférence.
D’une part, ce rapatriement oblige à penser à l’accès aux archives, à la fois physiquement (qui peut consulter les archives ? quelles sont les barrières d’entrées comme l’éloignement ou des frais ?) et par rapport à la recherche. En effet, les termes qui servent à décrire un document ou un fond d’archives sont souvent coloniaux. Par exemple, les termes désignant les Autochtones en général et les nations en particulier sont souvent racistes et ne représentent pas les ethnonymes utilisés par ces communautés. Que faire alors? Les archives pourraient par exemple mieux représenter le contexte de production. La provenance du manuscrit français-anishinaabemowin, par exemple, devrait ainsi non seulement inclure le producteur (Jennesseaux), mais aussi les communautés anishinabeg qui ont permis la création de ce manuscrit dans un espace et un moment précis.
D’autre part, le rapatriement du vocabulaire français-anishinaabemowin permet de mettre en lumière comment avoir un accès direct à un manuscrit, qu’on peut toucher, qui peut permettre une meilleure compréhension une fois remise dans son contexte de production. En effet, différentes communautés autochtones peuvent maintenant directement manipuler et lire un vocabulaire qui inclut des éléments de leur langue, de leur culture, de leur société. Et les chercheurs qui auront accès au document Shingwauk Residential Schools, plus proche du lieu de production du document, auront une meilleure idée du contexte de relations multiples et de l’environnement qui a permis la rédaction de ce document. Ils pourront aussi certainement bénéficier du savoir des personnes autochtones y travaillant pour alimenter leurs réflexions et leurs recherches.
Décoloniser les pratiques archivistiques
Le rapatriement d’archives, comme le vocabulaire de Jennesseaux, est un geste important, mais il doit s’inscrire dans une réflexion plus large sur la décolonisation des pratiques archivistiques. M. Dansereau et d’autres chercheurs proposent ainsi de revoir les conceptions archivistiques, de reconnaître la contribution des communautés autochtones et de faciliter leur accès aux documents les concernant. Ces gestes, s’ils sont intégrés à des réformes structurelles des organisations auxquelles les archives sont liées, peuvent influencer la discipline archivistique pour qu’elle reflète davantage les voix et les perspectives des peuples autochtones et plus largement des communautés marginalisées. Pour la société en général, cela ne peut amener qu’une meilleure ouverture à différentes voix et une compréhension plus fine de notre passé et du moment présent.
















































