Depuis l’affaire Bedford, la question de la laïcité s’est déplacée à l’école. Dans la foulée d’un rapport portant sur 17 établissements, le ministre de l’éducation Bernard Drainville a récemment annoncé un projet de loi qui allait resserrer les règles, notamment en ce qui concerne le port de signes religieux ou les demandes de congés religieux. On justifie ce nouveau tour de vis par le péril que représenterait la religion pour les valeurs transmises à l’école, en particulier l’égalité homme femme et la normalisation de la diversité des genres et des orientations sexuelles. Sanctuariser l’école contre l’influence du religieux est-elle toutefois l’option la plus judicieuse?
De plus, ce 10 mars, le ministre Jean-François Roberge, responsable de la Laïcité, a annoncé la création d’un comité chargé de vérifier l’application de la Loi sur la laïcité de l’État dans les institutions québécoises.
« La religion » est-elle vraiment le problème ?
Les situations inacceptables constatées dans certaines écoles du Québec posent d’abord la question de la nature du problème. Revenons sur le cas de l’école Bedford qui fit les manchettes en automne 2024 et qui est celui sur lequel nous avons jusqu’à maintenant le plus d’information. Les constats sont les suivants : incompétence des enseignants, climat de travail toxique, perte de contrôle par le Centre de services scolaires. Pour les auteurs du rapport mené par le ministère de l’Éducation, l’enjeu est que « les élèves qui fréquentent cet établissement [puissent recevoir] une éducation de qualité dans un milieu sain et sécuritaire à l’abri de toutes formes de violence et d’intimidation » [1]. A priori, il est donc justifié de se demander si nous avons bel et bien affaire à une problématique religieuse. Ne s’agit-il pas davantage d’un déficit de gouvernance, de formation, voire d’attribution de ressources suffisantes pour appliquer le cadre législatif et réglementaire déjà en vigueur au Québec? La question des signes ou des congés religieux n’est-elle pas qu’un facteur parmi d’autres?
Bien entendu, certains soupçonnent que derrière ces dérives se trouve un phénomène d’entrisme religieux. Ce que le rapport sur Bedford décrit pudiquement comme une « forte influence du milieu communautaire » semble bel et bien désigner un ensemble de liens plutôt troubles entre un groupe d’enseignants et un « centre culturel » qui s’avère être une mosquée. Contrairement à l’Europe, il existe peu d’études au Québec qui permettraient de mesurer l’ampleur du phénomène d’entrisme religieux. Mais même dans l’hypothèse où ce phénomène représenterait un danger important, la question se pose à savoir si des mesures visant « la religion » au sens large ne seraient pas à la fois excessives et insuffisantes. Excessives puisqu’elles risquent d’avoir un impact discriminatoire sur de bons citoyens croyants qui, rappelons-le, bénéficient du droit à la liberté religieuse. Insuffisantes puisque des interdictions visant les symboles et les pratiques religieuses manqueront forcément de dents pour lutter contre des groupes organisés tout en ne faisant que toucher partiellement le phénomène. On peut même se demander si la frustration liée à des mesures restreignant la liberté des croyants ne ferait pas que faciliter la radicalisation idéologique et le recrutement de ceux-ci.
Quelle est la mission de l’école?

Pour prendre un peu de recul, nous avons demandé au professeur Marc Chevrier, auteur d’un ouvrage remarquable intitulé Les religions auprès de la cité [2], si nous n’assistons pas à un certain détournement du concept de laïcité dans le débat actuel. Sa réponse est posée : « La laïcité fait partie des éléments de solution ». Dans un contexte de pluralisme culturel, moral et religieux, elle apparaît comme un élément de « clarification utile » qui pose certaines balises, lesquelles sont notamment exprimées à l’article 2 de la loi 21 : séparation de l’État et des religions, neutralité religieuse de l’État, égalité citoyenne et libertés de conscience et de religion.
Mais pour Marc Chevrier, la question la plus fondamentale qui se pose actuellement et qui s’exprime très peu dans le débat public est celle du statut de l’école au Québec. « On n’a pas une idée claire de ce qu’est l’école » lance-t-il. « Est-ce qu’un État laïque implique forcément une école laïque? » La chose semble aller de soi, mais rien n’est moins sûr souligne le professeur. La Loi sur l’instruction publique repose sur une vision que Chevrier qualifie de « libérale communautaire ». L’école y est vue comme un établissement visant notamment le « développement social et culturel de la communauté. » Quant à la religion, l’article 37 affirme explicitement : « Le projet éducatif doit respecter la liberté de conscience et de religion des élèves, des parents et des membres du personnel de l’école. » Or ce cadre légal entre en tension avec la tendance actuelle qui conduit l’État à fixer un cursus unifié, à restreindre les accommodements et à exclure de plus en plus le religieux de l’enceinte scolaire.
Construction identitaire sur fond d’analphabétisme religieux
Paradoxalement, alors que l’on s’inquiète de l’influence de certaines idéologies religieuses dans les écoles publiques, le Québec ne s’est doté d’aucun moyen pour mieux appréhender le phénomène. Contrairement à d’autres régimes laïques, le Québec ne possède aucune institution pour suivre et documenter ce qui se passe dans les groupes religieux et laïques. Quant à la connaissance du fait religieux (incluant l’extrémisme religieux), elle est elle-même réduite au minimum dans le nouveau cours d’éducation à la citoyenneté.
« Faisons-nous les bons choix collectivement? » se demande Marc Chevrier. Ce qui émerge, remarque-t-il, est que « l’on connaît de moins en moins ce que l’on cherche à repousser – la religion. »
Sur l’avenir de la laïcité au Québec, l’expert en analyse politique du droit refuse tout parti pris. Il souligne malgré tout que cette notion s’inscrit aujourd’hui dans une stratégie d’« édification nationale par le droit ». Aux côtés d’autres lois aux « ambitions publicitaires », la loi 21 (Loi sur la laïcité de l’État) adoptée par la Coalition avenir Québec en 2019 et bientôt contestée devant la Cour Suprême du Canada poursuivrait une stratégie visant davantage à définir par le haut la nation québécoise qu’à reconnaître sa pluralité concrète et à réguler ses éventuels excès.
La démarche de construction nationale que mène le gouvernement de la CAQ n’est pas illégitime en soi, mais comporte malgré tout certains angles morts. On peut notamment se demander s’il est possible de rendre intelligible l’histoire du Québec sans y inclure l’élément religieux. Chose certaine, en voulant faire entrer, tambour battant, une vision extensive de la laïcité au sein de l’école québécoise aux fondements restés communautaristes, le ministre Drainville ouvre un dossier qui ne risque pas de se refermer de sitôt.
Références
[1] Le rapport d’enquête sur l’école Bedford peut être consulté en ligne : https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/education/publications-adm/rapport-reflexion-consultation/Rapport-enquete-Bedford.pdf
[2] Marc Chevrier, Les religions auprès de la cité. Le droit politique de la laïcité, Montréal, Médiaspaul, 2024, 446 pages.
Voir aussi
Présence, François Legault veut interdire les prières en public, 9 décembre 2024.
Présence, « On frappe sur un seul clou, celui de la laïcité », déplore une spécialiste, 15 novembre 2024.
Présence, La laïcité est instrumentalisée, estiment des experts, 14 novembre 2024.
Présence, Laïcité de l’État: dix-sept écoles publiques sous enquête, 14 novembre 2024.
















































