Il y a un an, le programme d’études Culture et citoyenneté québécoise (CCQ) devenait obligatoire pour l’ensemble des écoles de la province. Diminuant significativement la place du fait religieux dans le programme scolaire québécois, il marque une rupture avec l’ancien programme d’Éthique et culture religieuse (ECR). Un changement qui s’inscrit dans une approche résolument différente de l’éducation au vivre ensemble et qui n’est pas sans poser question. Entretien avec Stéphanie Tremblay, professeure au Département de sciences des religions à l’UQAM et avec Mireille Estivalèzes, professeure de didactique à l’Université de Montréal.
Une marginalisation quantitative et qualitative
Selon les recherches menées par Stéphanie Tremblay, le programme de CCQ révèle une réduction drastique du contenu religieux. Dans l’ancien programme ECR, «comprendre le phénomène religieux» était une compétence à part entière qui structurait l’ensemble du programme. Avec la nouvelle formule, il ne reste plus que deux notions obligatoires abordant la religion : «Culture religieuse» en quatrième année du secondaire et «Religion et spiritualité» en cinquième secondaire.
«Il ne reste presque plus rien du primaire», confirme Mireille Estivalèzes, spécialiste de ces questions. «Il y a quelques petits éléments, mais vraiment très peu.» Cette marginalisation ne se limite pas à l’aspect quantitatif : elle touche également la qualité de l’approche pédagogique. En effet, les notions et exemples liés à la religion sont maintenant laissés au choix du corps enseignant, alors que les autres matières font l’objet d’un traitement uniforme.
Un processus d’élaboration controversé
Le processus de développement du programme CCQ a été très différent de celui qui avait été suivi pour créer le programme ECR. Bien qu’ECR ait bénéficié de vastes consultations, y compris plus de 250 mémoires ainsi que deux commissions parlementaires, CCQ a été mis au point dans un cadre jugé peu transparent par une partie des spécialistes.
«C’est vraiment venu d’en haut», note Stéphanie Tremblay. «C’est comme une commande politique.» Cette approche descendante contraste avec la manière habituelle de procéder pour l’évolution des programmes scolaires, surtout quand il est question d’enjeux aussi délicats.
«Le programme ECR n’a à peu près pas été évalué», ajoute Mireille Estivalèzes. «Une telle évaluation aurait permis d’avoir une information plus documentée et plus complète des défis à relever avant de faire des changements au programme», déplore-t-elle.
La place du religieux
La diminution de l’importance accordée à la religion dans le milieu éducatif préoccupe les spécialistes interrogés. En effet, cette évolution survient paradoxalement alors que certaines situations problématiques dans le réseau scolaire, comme l’affaire Bedford, révèlent les limites d’une approche qui néglige la compréhension des phénomènes religieux. Or, en marginalisant ainsi l’étude du fait religieux dans son système éducatif, le Québec ne risque-t-il pas de se retrouver démuni face aux défis que pose la diversité religieuse?
Pour Stéphanie Tremblay, tourner le dos à une approche éducative axée sur la pluralité sociale pose question, autant du point de vue pédagogique qu’au niveau des défis sociaux. «Je pense que c’est vraiment très dommage de vouloir mettre un terme à cette continuité culturelle là [dans le réseau scolaire]», déplore-t-elle.
La dimension du patrimoine commun risque également d’être négligée, avertit la professeure. «[L’éducation citoyenne], c’est aussi transmettre des repères historiques communs, des repères culturels, des repères littéraires, des repères moraux», explique la professeure, évoquant l’importance des textes fondateurs de la tradition judéo-chrétienne dans la compréhension de la culture occidentale. L’experte souligne également que la compréhension de l’altérité risque d’être compromise. «Il y a quand même énormément de gens autour de nous qui vont s’engager dans une démarche religieuse de différents types. Alors c’est important de comprendre ce que c’est.»
Réaction mitigée du personnel enseignant
Sur le terrain, l’implantation du nouveau cours ne fait pas l’unanimité. Mireille Estivalèzes s’attend à des réactions contrastées parmi le personnel enseignant. Il est probable que certains, déçus par la marginalisation du religieux, se réorientent vers d’autres matières, alors que d’autres semblent accueillir avec enthousiasme ce programme axé sur la citoyenneté. Beaucoup sont en phase d’ajustement, évalue l’experte.
Mme Estivalèzes observe par ailleurs que certains enseignants se sentent mal à l’aise face au volet de l’éducation sexuelle, lui aussi inclus dans le cursus de CCQ. «Il y a des enseignants qui n’ont pas voulu embarquer dans ce nouveau projet», observe-t-elle. Dans le contexte de pénurie actuelle, il leur est relativement facile de se tourner vers d’autres matières afin d’éviter les polémiques.
La laïcité en tant que principe directeur
Le nouveau programme d’éducation à la citoyenneté s’inscrit par ailleurs dans la redéfinition du vivre ensemble québécois amorcé par le gouvernement de la CAQ depuis son élection en 2018. Thématique incontournable dans le débat public, une certaine conception de la laïcité traverse le nouveau programme d’éducation à la citoyenneté.
«[Depuis l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État], la laïcité est définie comme l’un des piliers de la citoyenneté québécoise», évoque Stéphanie Tremblay. «Elle sert de fondement dans le programme.» Cette approche marque également une rupture importante avec l’ancien programme d’ECR. Celui-ci privilégiait une vision plus libérale du vivre ensemble, inspirée de la démocratie délibérative et qui permettait à des visions du monde divergentes de coexister équitablement et d’être représentées dans les institutions publiques.
Vers un appauvrissement culturel?
Un an après l’implantation obligatoire du cours de CCQ, il est encore tôt pour mesurer les effets concrets de la marginalisation du fait religieux dans le système éducatif. Selon les spécialistes, il faudra attendre quelques années pour évaluer l’impact de ces transformations sur la formation des élèves et leur compréhension du monde. Mireille Estivalèzes estime qu’il faut environ cinq ans pour qu’un programme soit pleinement approprié par le corps enseignant. D’ici là, la question demeure néanmoins : le Québec s’est-il engagé dans la bonne voie en marginalisant l’étude du fait religieux dans son système éducatif?















































