La professeure Mireille Estivalèzes observe que, dans l’affaire des dix-sept écoles qui font l’objet de vérifications pour des « comportements contraires aux valeurs de la société québécoise » et d’« enjeux liés au non-respect des obligations en matière de laïcité », « il y a une volonté de taper sur un seul clou, celui de la laïcité. »
Un clou bien particulier, s’empresse-t-elle de préciser lors d’un entretien téléphonique. Celui « d’une certaine vision de la laïcité » et de la « place de la religion dans l ‘espace scolaire ».
Docteure en histoire des religions et des systèmes de pensée, Mireille Estivalèzes est une spécialiste en enseignement des religions à l’école. Sans surprise, l’annonce d’hier, faite par les ministres Bernard Drainville et Jean-François Roberge, l’a fortement intéressée. Tout comme elle suit depuis trois semaines l’enquête, qualifiée de « scandale » par certains médias, menée à l’école Bedford qui a révélé qu’une dizaine d’enseignants y ont eu des comportements inacceptables durant plusieurs années, allant jusqu’à l’intimidation d’élèves et d’autres enseignants.
La professeure agrégée de l’Université de Montréal fait remarquer qu’à l’école Bedford, le respect ou non des exigences de la laïcité n’était pas le problème principal. Bien sûr, « si des enseignants, comme cela semble être le cas, font la promotion de leurs propres convictions religieuses, cela est inacceptable ». Après tout, affirme-t-elle, « dans le système éducatif québécois, on n’a pas à faire la promotion de ses propres convictions, que ça soit en termes de discours ou de pratiques ».
Cela dit, on ne doit pas restreindre l’enquête gouvernementale en cours à cette seule dimension. Dans cette école précise, « il y a un problème de laïcité. D’accord ».
« Mais il y a aussi un problème de posture professionnelle et un autre, énorme, qui est celui du manque de reddition de comptes ».

Pour cette spécialiste, l’affaire donne « l’impression que, dans certaines écoles, il n ‘y a aucun système de vérification de ce qui se passe ou de ce qui se dit dans une classe, une fois que la porte est fermée ». Voilà ce qui pourrait expliquer, selon elle, « pourquoi le problème a perduré si longtemps ».
On fait face ici à un problème « du système lui-même, de manque de reddition de comptes, de manque de surveillance, de dialogue ». Elle refuse catégoriquement que la laïcité soit le « seul clou sur lequel frapper ».
« Je ne dis pas que la laïcité n’est pas un problème, non. Mais je refuse d’affirmer que c’est le seul problème », y compris dans les dix-sept nouvelles écoles qui font l’objet des vérifications annoncées conjointement par le ministre de l’Éducation et le ministre responsable de la Laïcité.
Laïcité incantatoire
Mireille Estivalèzes regrette surtout que, dans ce débat, on fasse appel à une laïcité qu’elle qualifie d’« incantatoire ». « On observe ou on découvre un problème, on invoque aussitôt la laïcité. »
« Puis hop!, voilà que la laïcité va résoudre notre problème. »

La réalité scolaire québécoise n’est pas aussi simple, prévient l’auteure d’un livre récent consacré à l’abolition du cours Éthique et culture religieuse (1). « Les problèmes me semblent plus nombreux et plus complexes que la seule question du non-respect des principes de la laïcité. »
Elle estime que la situation des écoles pointées du doigt hier mérite davantage que de simples vérifications. « Il faudrait une enquête approfondie, sérieuse, qui se donne le temps de comprendre les dysfonctionnements, leurs origines, la façon dont on peut y remédier. Sans oublier, évidemment, la part du religieux dans ces dysfonctionnements. »
(1) Mireille Estivalèzes, La fin de la culture religieuse. Chronique d’une disparition annoncée. Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2023, 348 pages. Mentionnons que la thèse de doctorat de cette spécialiste a été publiée en 2005. Son titre: Les religions dans l’enseignement laïque (PUF).
















































