L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce huitième texte, Hugo Saez met en lumière le souci des intervenants d’Église qui luttent contre l’insécurité alimentaire.
Dans un contexte inflationniste qui fait des dégâts sur le pouvoir d’achat, l’alimentation fait partie des dépenses compressibles sur lesquelles les ménages jouent. En conséquence, l’insécurité alimentaire explose et les organismes communautaires, souvent débordés, n’ont jamais été autant sollicités. Face à ce constat, les acteurs de la pastorale sociale au Québec appellent les instances politiques à prendre des décisions afin d’enrayer le phénomène.
Les statistiques rapportées au sein du dernier Bilan-Faim publié par Moisson Montréal sont alarmantes : chaque mois, les organismes montréalais comblent près d’un million de demandes d’aide alimentaire. Un chiffre record qui ne cesse de s’accroître et qui correspond à une augmentation de 76% par rapport à 2019.
Des profils variés
Le document rapporte également que « les personnes sollicitant l’aide alimentaire ne se limitent plus aux populations traditionnellement perçues comme vulnérables ». « Il y a de plus en plus de jeunes travailleurs et de familles qui souffrent d’insécurité alimentaire, même s’ils disposent de revenus », expose Julie Simoneau, bénévole auprès de la paroisse Saint-Cœur-de-Marie, dans le diocèse de Trois-Rivières.
« Les immigrants font aussi partie de ceux qui ont besoin de l’aide alimentaire », complète Louise Royer, directrice de l’Office de la pastorale sociale pour l’archidiocèse de Montréal.
« Dans notre secteur, on constate que les gens qui sont les plus démunis ne se présentent pas forcément pour demander de l’aide. En milieu rural, il n’y a pas l’anonymat des grandes villes et donc ils ne veulent pas être vus, reconnus et étiquetés », mentionne Julie Simoneau, qui est l’une des responsables de la Bonne Soupe du cœur, initiative de la paroisse Saint-Cœur de Marie, dans la municipalité de Sainte-Thècle.

Parmi les différents facteurs causaux pointés du doigt par les acteurs sur le terrain, la crise du logement semble être la pierre angulaire de ce fléau. « À Montréal, les prestations sociales sont insuffisantes pour payer le loyer et l’alimentation. Les gens coupent dans l’alimentation et c’est pour cela qu’ils se dirigent vers les banques alimentaires par la suite. C’est une stratégie pour faire face à l’augmentation des prix et à la stagnation des revenus », témoigne Louise Royer en plaidant en faveur d’une augmentation du salaire minimum.
« Du changement politique »
La pauvreté et l’insécurité alimentaire sont des enjeux sociaux qui figuraient au premier plan du dernier Message du 1er mai 2024, écrit par le conseil Église et Société de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, en partenariat avec la Table de pastorale sociale des diocèses du Québec et le Réseau des répondantes diocésaines à la condition des femmes. Avec un objectif précis : encourager les fidèles à s’engager pour ces causes tout en interpellant les élites politiques sur l’urgence de la situation.

Une pétition appuyée par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec demandait, entre autres, de « freiner l’inflation alimentaire en taxant les surprofits des compagnies alimentaires et en redistribuant les sommes recueillies à la population ».
« Il y a une loi qui oblige le gouvernement à suivre un plan de lutte contre la pauvreté, mais il n’est pas à notre satisfaction. Depuis son adoption, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres au Québec s’est accru », constate Louise Royer en faisant référence à la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, adoptée en 2002 par l’Assemblée nationale du Québec.
« On est dans une époque où la priorité, c’est de créer des emplois lucratifs. Mais il ne faut pas lâcher. À chaque élection, il faut en parler, faire pression et voter en lien avec nos convictions », ajoute également celle qui est l’une des personnes ayant piloté les réflexions du Message du 1er mai.
« En très forte décroissance »
Distribution de paniers durant le temps des Fêtes, organisation de grandes guignolées, comptoirs et dépannages alimentaires ou encore soupes populaires : sur le terrain, la pastorale sociale travaille en collaboration avec de nombreux organismes déjà existants aux quatre coins du Québec.
« Actuellement, l’Église ne peut pas fournir beaucoup d’argent. Elle peut fournir des locaux et en pastorale sociale, on se rend aux tables de concertation des quartiers. Là, il y a des discussions sur l’insécurité alimentaire avec des organismes communautaires. Ensuite, les gens des paroisses vont pouvoir donner de l’information sur les services offerts pour les gens qui fréquentent les paroisses, et inversement. Cela peut aider les fidèles à s’engager dans leur quartier pour améliorer le bien commun », détaille Louise Royer.
Quant à elle, Julie Simoneau émet un bémol en argumentant que « socialement, on pourrait agir davantage. En paroisse, on mène une vie un peu différente et je pense que l’on pourrait créer plus de liens avec le monde communautaire ». Selon elle, l’essoufflement des moyens humains et financiers menace la pérennité des actions paroissiales. « J’ai 64 ans et je suis le bébé de l’équipe des bénévoles de la paroisse. Le diocèse nous a informés que pour un nouveau bénévole ou un nouveau donateur, il y en a dix qui s’en vont », s’inquiète Julie Simoneau.
Mobilisée en première ligne pour lutter contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire, l’Église catholique est obligée de redoubler d’efforts en coopérant avec les organismes communautaires pour répondre à une demande qui atteint des sommets.
Voir aussi
Présence, Cri d’alarme des évêques catholiques: le Québec traverse une «véritable crise alimentaire», 17 avril 2024.
Présence, Éliminer la pauvreté, un projet de société, 1er mai 2023.
















































