« Papa, j’aimerais que les choses restent comme elles sont. »
À l’arrière de la voiture, mon fils aîné regarde défiler le paysage le long de la Côte-de-Beaupré. Nous filons vers le sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, où nous avons rendez-vous avec des amis. Nous arrivons de l’hôpital Saint-François d’Assise, où nous avons rendu visite une dernière fois à mon grand-père Jean-Paul. À 103 ans et après une vilaine chute, les médecins sont formels : il n’en a plus que pour deux ou trois jours.
En 10 ans, fiston a eu le temps de connaître son arrière-grand-père. D’abord dans la maison familiale de Pierrefonds, que mes grands-parents ont quitté, à bout de forces, à l’été 2019. Puis dans leur appartement adapté à leurs besoins, à Québec. Ma grand-mère est décédée un an plus tôt, pendant la pandémie. Les enfants n’ont pas eu le droit d’aller la voir à l’hôpital. Et ils n’ont pas pu assister à ses funérailles, puisqu’ils avaient la COVID-19 au même moment. Pour eux, le décès de ma grand-mère est resté quelque peu théorique, distant.
Mais cette fois, mon fils prend véritablement contact avec la mort. Mon grand-père, un homme de petite taille, blagueur et affable, né avant la fin de la Première Guerre mondiale, ne réagissait plus qu’en bougeant légèrement les sourcils. Nous avons pu lui dire au revoir sans savoir s’il nous entendait en dépit de son état semi-comateux.
Être au contact de la mort, c’est éprouver le temps qui passe. « Ô temps, suspends ton vol ! », implorait Alphonse de Lamartine dans Le lac, un poème qui garde toute sa clairvoyance.
Ce jour-là, fiston réalise pour la première fois que le temps défile parfois comme un paysage. Les yeux encore rougis de cette ultime salutation, il découvre qu’il exerce sur nous le même effet de perspective : plus c’est rapproché, plus ça passe vite. Les grandes joies s’évanouissent en un battement de cils et laissent une trace qu’on craint de se mettre à oublier aussitôt.
Mon fils s’intéresse à l’histoire et éprouve une fascination pour un proche qui lui parlait d’ancienne machines agricoles hippotractées, de la simplicité des jeux de son enfance et des anciennes, très anciennes, gloires des Canadiens de Montréal.
Ces dernières années, mon grand-père éprouvait aussi le temps qui passe.
– Te rappelles-tu de Gaston ?
– Je vois de qui tu parles. Mais quand il est mort, je n’étais pas encore né.
– Oh…
Il parlait souvent de gens morts depuis longtemps. Le cinéma ne l’intéressait plus. La télévision, à peine. Internet ne lui disait trop rien, même s’il a apprécié de pouvoir faire des visioconférences pendant la pandémie, avec de l’aide. Il ne reconnaissait plus trop l’ancienne paroisse Sainte-Geneviève, qu’il a longtemps fréquentée. Le temps des autres allait trop vite. Son temps à lui se cristallisait.
Regretter le temps qui passe, que l’on ait 103 ans ou 10 ans, est une expérience mélancolique par laquelle nous passons tous. En effet, qui n’a jamais rêvé de voir le temps « suspendre son vol » et prolonger un moment de joie, de bonheur, de plénitude ? C’est peut-être même l’expérience la plus primordiale de désir d’éternité qui se manifeste en chacun de nous.
Avant de pouvoir être le mois des morts, novembre doit être le mois de la lenteur. À défaut de pouvoir figer le temps, la lenteur est souvent ce qui permet de s’en approcher le plus. Quand les feuilles ont fini de tomber, que la végétation fige sous l’effet du gel et que les fenêtres se referment, il ne reste que le calme pour s’offrir à la contemplation des sens trop habitués à la sur-sollicitation. Embrasser la lenteur, accepter un deuil, dire non à la croissance et à l’optimisation de chaque seconde de nos journées, voilà parmi les derniers gestes véritablement subversifs que l’on puisse faire aujourd’hui.
Comme plusieurs jeunes de sa génération, fiston se demande de quel monde il héritera demain. Le Montréal rural dépeint par son arrière-grand-père semble aujourd’hui difficile à imaginer. Et tandis que les grands de ce monde sont au chevet de la planète à la COP26, il regarde par la fenêtre et découvre qu’il n’est pas facile de saisir un moment d’éternité.

















































