Les festivités entourant le dernier Noël ont été annulées à Bethléem, en Cisjordanie. Ainsi en ont décidé la ville et les chrétiens palestiniens ─ sauf pour une modeste liturgie par la communauté locale ─ et ce en solidarité avec leurs compatriotes de Gaza où, là aussi, « Rachel pleure ses enfants » (Jérémie 31, 15). Dans une école, on a bien monté une crèche, hautement significative : un enfant palestinien (une poupée) y est déposé entre des pierres calcinées provenant d’une maison détruite par des tirs! C’est qu’en ce tournant de fin 2023-début 2024, se revit en quelque sorte, et possiblement à plus grande échelle, le drame lié à la naissance de Jésus et à ses suites en cette même terre du Proche-Orient. Les analogies de contexte ainsi que d’événements et de leur sens m’ont paru nombreuses avec ceux dont témoignent les récits bibliques, aux relents éminemment dramatiques, tragiques même.
En ce temps-là…
Selon le récit de l’évangile de Luc, un jeune couple de Galilée devait, sur ordre de l’empereur Auguste, maître de la puissance romaine conquérante, aller se faire inscrire à Bethléem en Judée, ville de l’ancêtre de Joseph, David. L’Empire, en effet, maintenait sous une surveillance constante les populations conquises grâce notamment à une occupation militaire et à un recensement régulier. C’est là que naquit Jésus de façon impromptue dans les difficiles conditions d’une étable attenante à une hôtellerie déjà bondée (Luc 2). Mais peu après, des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem, en quête du « roi des Juifs qui venait de naître », et dont ils avaient suivi l’astre depuis leur pays. Le féroce roi Hérode régnait alors sur la Palestine, comme subalterne ou sous-traitant juif de l’Empire romain. D’ailleurs, dans l’Amérique latine des années 1960 et 1970, c’était par le terme d’« hérodiens » que l’on désignait la classe locale complice des multinationales et des forces impérialistes présentes dans le pays. Hérode commença à s’inquiéter pour son trône, surtout après que les grands-prêtres lui eurent appris que, selon le prophète Michée, c’était bien à Bethléem que devait naître ce chef qui deviendrait le « pasteur du peuple d’Israël » (Matthieu 2, 6).
Les mages finirent par trouver l’enfant à Bethléem, mais avertis des véritables desseins d’Hérode, ils repartirent chez eux par un autre chemin, sans repasser par Jérusalem et aviser Hérode de leur découverte comme il leur en avait donné la consigne. Joseph et Marie furent bientôt alertés de la menace d’Hérode de faire périr l’enfant et décidèrent aussitôt de prendre le chemin de l’exil vers l’Égypte. Et, effectivement, furieux d’avoir été berné par les mages, Hérode fit procéder au massacre de tous les enfants de moins de deux ans de la ville Bethléem et de ses environs (Matthieu 2, 16). Comme l’Israël d’aujourd’hui, Hérode n’était pas homme à vouloir partager sa souveraineté avec qui que ce soit, quitte à contredire ce que disaient les Écritures à l’autorité desquelles il avait l’habitude de se référer… à sa façon!
L’évangile rapporte aussi, après le drame, cet oracle du prophète Jérémie : « Dans Rama s’est fait entendre une voix qui sanglote et se lamente beaucoup : c’est Rachel pleurant ses enfants et ne veut pas qu’on la console car ils ne sont plus. » (Matthieu 2, 18). Jadis, donc, pour Jésus et sa famille ce fut : l’obligation d’un déplacement difficile et inopportun (Marie était enceinte) dans une société sous surveillance politique étrangère, une naissance dans la précarité absolue, la menace de mise à mort de l’enfant par l’autorité politique juive elle-même, obligeant alors à une fuite en exil, puis, la tragédie d’un massacre aveugle et impensable de deux milles enfants, visant à anéantir tout l’espoir et l’avenir d’un peuple à travers la liquidation visée de cet enfant.
Et aujourd’hui…
À nouveau, tout un peuple subit quotidiennement, à Bethléem même comme dans toute la Cisjordanie, l’occupation militaire et policière d’un État étranger faite de harcèlements divers, d’arrestations et d’emprisonnements arbitraires, de destruction de ses maisons et de spoliation de ses terres en faveur de colons israéliens s’y établissant illégalement, de blocage aux check-points de 160 000 de ses habitants allant habituellement travailler en Israël de l’autre côté du mur, etc. Cette population n’a plus maintenant nulle part où se réfugier et vivre en sécurité.
C’est encore pire, et à une autre échelle, pour leurs 2,4 millions de compatriotes palestiniens, souvent de proches parents, refoulés loin dans un autre territoire, l’exigüe bande de Gaza, une enclave devenue depuis longtemps une prison à ciel ouvert, et maintenant transformée en enfer. Depuis des semaines, en effet, les Palestiniens de Gaza se voient retirer par leur geôlier, Israël, tous leurs moyens essentiels de subsistance : eau et nourriture (pour lesquelles, entre autres, ils étaient déjà dépendants de l’aide humanitaire à hauteur de 500 camions remorques par jour), électricité et gaz, établissements et soins de santé, abris temporaires, etc. Et, surtout, pour comble, ils font l’objet depuis lors de frappes aériennes (avec des bombes au phosphore ou autres) et de tirs d’obus tout aussi aveugles (réglés souvent pas la seule intelligence artificielle) de la part de l’une des plus puissantes armées du monde, celle d’Israël, appuyée et armée par l’Empire américain, et visant ainsi la destruction de tout pour faciliter ainsi aux troupes terrestres la recherche et l’élimination des membres du Hamas, au pouvoir à Gaza, et l’un des mouvements de résistance à l’oppression maintenant séculaire d’Israël.
À ce jour, la fureur de ce nouvel « Hérode », appelé Benjamin Nétanyahou, qui refuse à jamais toute souveraineté au peuple palestinien, est en train d’effacer de cette terre ce peuple même, et d’appliquer une « solution finale » (ça vous rappelle quelque chose?), et donc proprement génocidaire, au « problème palestinien ».
Représailles sans limites
Comme Hérode, Nétanyahou aussi se réfère aux Écritures saintes, à la Torah, se réclamant ainsi, perversement et à tort, de la « loi du talion » (Exode 21, 23 ss; Lévitique 24, 19; Deutéronome 19, 21) ─ une loi qui visait plutôt à freiner ou mettre une limite à la vengeance ─ pour légitimer une « punition collective » à infliger à tout le peuple palestinien pour la rarissime incursion effectuée par le Hamas en territoire israélien, le 7 octobre dernier, afin d’y perpétrer le terrible carnage que l’on connaît contre des civils (1 200 personnes tuées et la prise d’environ 240 otages), et faisant vivre à des Israéliens, pour la première fois à une telle ampleur, ce que subissent depuis si longtemps les Palestiniens. Oui, Rachel a aussi pleuré le 7 octobre devant tant d’horreur. Mais une question se pose : pourquoi le gouvernement d’Israël a-t-il ignoré, selon le New York Times (30 novembre 2023) et d’autres sources, les multiples signaux l’avertissant un an à l’avance (document détaillé « Jericho Wall ») de l’imminente attaque du 7 octobre, sans se soucier de sa propre population ni des victimes et otages potentiels?
En représailles à ce coup de force (une violence seconde ou de riposte par rapport à la violence première, structurelle et constante exercée par Israël, et faussement appelée « paix » ou « accalmie » ─ au fait, jusques à quand les citoyens d’Israël se contenteront-ils d’une telle « paix » et, surtout, de s’y laisser enfermer par leurs dirigeants?), le « feu » de Nétanyahou contre Gaza a déjà fait, à ce jour, entre 23 000 et 28 000 morts (en estimant aussi les disparus sous les décombres), et bien au-delà de 50 000 blessés. Plus de 70% des morts sont des femmes et des enfants, au moins 8 000 dans ce dernier cas, dont grand nombre n’ont même plus de mère pour les pleurer. L’armée israélienne a aussi forcé le déplacement (souvent plus d’une fois) de 1,9 millions de personnes pour avoir l’air de vouloir épargner les civils, soit 85% des 2,4 millions habitants de ce territoire pas plus grand que l’Île de Montréal. Mais il y a plus.
Les pénuries imposées sont aussi en train de faire dépasser les pires prévisions de la catastrophe humanitaire anticipée dès les premiers jours. Selon l’ONU, au moins 577 000 personnes étaient déjà touchées, il y a dizaine de jours, par une famine en voie d’extension à toute la population. Sans compter aussi les épidémies résultant des conditions d’insalubrité, et le froid sévissant dans les camps où se sont réfugiés les déplacés, parfois eux-mêmes expressément visés par les frappes israéliennes. Comment les enfants qui survivent encore pourraient-il ne pas être durablement polytraumatisés? La disproportion ou la démesure de l’opération israélienne actuelle trahit une appréciation différenciée de la valeur des vies humaines en cause, réduisant à presque rien, comme toujours, celle des vies palestiniennes. Rachel est donc aussi encore en pleurs à Gaza pour ses enfants, dans lesquels leur bourreau ne peut ou ne veut voir autre chose que de futurs combattants du Hamas.
Malgré l’hécatombe actuelle, Nétanyahou promet de s’employer encore des semaines et des mois, s’il le faut, à compléter ce grand « nettoyage », se refusant à tout cessez-le-feu, même humanitaire. À la lumière de cette présente opération au caractère cataclysmique, l’incursion du 7 octobre apparaît de plus en plus comme le prétexte recherché, sinon provoqué, donnant le feu vert à l’accomplissement d’un tel dessein. Tout cela avec l’appui quasi impassible mais quand même obstinément inconditionnel des États-Unis, tout comme l’Empire romain avait su, il y a 2 000 ans, appuyer l’injustice des dirigeants juifs contre leur propre peuple et ses enfants.
Vulnérable enfance
Décidément, les Grecs avaient raison, comme me l’écrivait mon ami André Myre, bibliste : « les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre »! Tout comme cet autre « boucher », celui du Kremlin, impitoyable pour les enfants de l’Ukraine et ceux d’Alep (Syrie), Hérode et Nétanyahou, ces deux potentats narcissiques et paranoïaques, pantins/acteurs du grand jeu de la géopolitique et de ses bas intérêts de tous ordres, déclinés en structures, institutions et stratégies injustes et criminelles, ne peuvent comprendre l’humanité qui cherche à se faire neuve à travers ses enfants. Ce dernier a déjà déshumanisé les Palestiniens en les décrétant « animaux ». Ces trois-là ne peuvent pas non plus comprendre Noël : la joie indicible jaillissant de la venue d’un Dieu prenant humblement chair humaine, non pas celle d’un « roi » ou d’un quelconque autre puissant, mais la chair la plus vulnérable possible, celle d’un enfant, de cet Enfant appelé Jésus, Messager incomparable de la justice et de la paix. Une irruption divine témoignant aussi d’une solidarité sans retour avec l’humanité et, conséquemment, de l’incompressible dignité de celle-ci et de celle de ses enfants. C’est en ce sens que depuis Noël, ce divin Enfant « nous appelle tous », comme le souligne un vieux cantique, afin que Rachel n’ait plus jamais à pleurer (et être consolée) d’autres de ses enfants, quels qu’ils soient!
Dans le passage de la fin 2023 à ce début de 2024, l’inhumanité est en train d’écrire des pages parmi les plus monstrueuses et inédites de son histoire. Nous nous sentons, certes, sidérés et impuissants, mais ne pouvons-nous pas, tout au moins, contribuer chez-nous même à la montée d’une opinion publique internationale désapprobatrice de la cruauté sans nom et à grande échelle qui sévit actuellement? Autrement, si nous ne faisions que détourner la tête ou fermer les yeux, ne serait-ce pas renoncer à une part essentielle de notre propre humanité? De même, comment l’avènement de Jésus, serait-il encore pour nous en vérité l’annonce d’un salut, et quel sens nos vies pourraient-elles y puiser pour demain?
Michel Beaudin, théologien
Professeur retraité, Institut d’études religieuses, Université de Montréal

















































