L’Église craque de partout, écrit le vaticaniste Marco Politi, en enquêtant sur la fin de l’ère François, et on ne voit pas le jour où les traditionalistes et les réformistes finiront par trouver un terrain d’entente.
Depuis son élection en mai 2025, Léon XIV a choisi la discrétion. Il est donc difficile, pour le moment, de savoir quelle direction il entend donner à l’Église. Selon le vaticaniste italien Marco Politi, l’Américain jouissait de la «confiance absolue» de François, qui l’a nommé, en 2023, à la tête du dicastère pour les Évêques. On peut donc s’attendre à ce que son pontificat s’inscrive dans l’élan donné par son prédécesseur, mais, pour l’heure, nous demeurons dans l’expectative.
Une chose est certaine : la tâche du nouveau pape ne sera pas une sinécure. «L’Église catholique […] craque de partout», écrit Politi. «La fracture entre traditionalistes et réformistes est profonde, continue-t-il. Dans certains cercles conservateurs, le mécontentement à propos des changements s’est durci, tandis que, dans certaines franges progressistes, la déception s’est accrue.»
Dans François. L’Église déchirée (Plon, 2025, 288 pages), une riche enquête publiée quelques jours avant la mort du pape argentin, Politi propose un bilan du pontificat de ce dernier et montre que l’unité de l’Église est soumise à de profonds tiraillements. Très éclairant, ce livre nous plonge dans l’automne de l’ère François et nous fait comprendre que l’aile réformiste de l’Église, qui avait un peu retrouvé le sourire depuis 2013, a encore beaucoup de pain sur la planche et bien des obstacles devant elle.
Un pape contre les nababs
François a été le pape de la transition écologique de l’Église et il a su trouver les mots justes, souvent forts, pour rappeler aux catholiques leur devoir de lutter contre les inégalités économiques structurelles. Bien sûr, disait-il, la charité est essentielle, mais la justice l’est tout autant.
Ses envolées contre les négationnistes des causes humaines du réchauffement climatique, contre les multinationales et contre les riches qui exploitent la terre et les humains dans leur délirante quête de profit ainsi que contre les repus «qui reprochent aux pauvres d’avoir trop d’enfants» lui ont valu bien des inimitiés. La sphère trumpiste et l’extrême droite internationale l’ont traité de communiste, espérant ainsi saper son autorité catholique.
En 2023, pendant la campagne électorale en Argentine, l’imbuvable Javier Milei, anarcho-capitaliste enragé, a attaqué son prestigieux compatriote en le traitant de «représentant du mal dans la maison de Dieu», de «jésuite qui promeut le communisme et une politique ecclésiastique de merde» et d’imbécile.
On peut en rire, tellement c’est grossier et ridicule, mais ces diatribes ont néanmoins trouvé un écho favorable dans d’importants cercles conservateurs un peu partout dans le monde. Pourtant, à l’évidence, le bon porte-parole de l’Évangile, dans ces dossiers que sont l’environnement, la justice sociale et le respect de la dignité des pauvres, c’était François, et certainement pas ces nababs qui dévastent le monde et les humains avec une tronçonneuse à la main. Seule la mauvaise foi la plus condamnable peut nous faire croire le contraire. En 2024, pourtant, aux États-Unis, «52 % des catholiques ont voté pour Trump et 45 % pour Kamala Harris». On voit ce que ça donne, depuis, et on pleure.
Le défi ukrainien
Dans les affaires du monde, donc, François a été à la hauteur de sa mission évangélique. La guerre d’agression russe en Ukraine ne l’a toutefois pas épargné. De nombreuses voix lui ont reproché de ne pas prendre parti pour l’Ukraine plus franchement. La critique est légitime. Dans ce dossier, en effet, l’identité de l’agresseur — la Russie de Poutine — et celle de la victime — l’Ukraine sur le chemin de la démocratie — ne font pas de doute.
La position de François, cependant, se comprend. Rappelons, d’abord, qu’il a condamné dès le début les crimes de l’armée russe. Il a même déclaré que la guerre en Ukraine était un sacrilège. Toutefois, étant donné son statut de chef d’une Église universelle qui se veut une artisane de la paix, François pouvait difficilement tourner radicalement le dos à un des deux camps dans ses efforts diplomatiques pour obtenir un cessez-le-feu.
Certaines de ses déclarations — qui semblaient attribuer une partie de la responsabilité du conflit à l’Occident — ont mal passé, mais on peut comprendre son attitude comme une tentative de donner une chance à la paix. Naïveté ? Peut-être, mais abandon de l’Ukraine, certes non ! Mon parti pris pour l’Ukraine, dans cette histoire, est total, mais, il importe de le dire, je ne suis pas pape.
Un réformisme entravé
Dans les affaires plus spécifiques à l’Église, la veine réformiste de François a aussi fait naître un certain tumulte. En 2021, dans un motu proprio, François renverse un décret antérieur de Benoît XVI en restreignant l’usage de la messe en latin, une pratique chérie par les conservateurs qui n’ont toujours pas accepté l’esprit de Vatican II.
En décembre 2023, dans une déclaration, le pape approuve la bénédiction des «couples en situations irrégulières», notamment celle des couples homosexuels. Dans les rangs conservateurs, particulièrement en Afrique, c’est l’émoi, voire la rebuffade. Sans reculer, François confie au cardinal Fernandez, préfet de la congrégation pour la Doctrine de la Foi, le soin de nuancer la déclaration en précisant qu’elle n’est pas une approbation du choix de vie de ces couples. On peut les bénir, donc, tout en rejetant ce qu’ils représentent. Décevant, mettons.
En 2023 toujours, en préparation du Synode sur la synodalité, l’épiscopat allemand présente un document qui plaide pour l’admission des femmes au diaconat, la bénédiction des couples homosexuels, l’accès à la prêtrise des hommes mariés et la révision en ce sens du Catéchisme de l’Église catholique de 1992, tout en ouvrant la porte à l’ordination des femmes. Des évêques états-uniens et africains dénoncent ces propositions. François, inquiet pour l’unité de l’Église, refroidit les ardeurs des catholiques allemands. Il est réformiste, certes, mais pas tant que ça, semble-t-il.
Unité et diversité
Tous ces débats soulèvent une question fondamentale pour l’avenir de l’Église. Les conservateurs ne deviendront pas réformistes et l’inverse ne se produira pas non plus. Les Africains ont leur conception du monde, qui n’est pas celle des Allemands. Dans ces conditions, l’heure n’est-elle pas venue de songer à une forme de décentralisation de l’Église ? «L’Église catholique, écrit Politi, peut-elle accorder aux diverses cultures du monde des rythmes différents dans les questions qui concernent le rapport entre la foi, les conceptions anthropologiques et les comportements sociaux ? Certains théologiens et évêques envisagent déjà des formes d’autonomies régionales.»
Si, par exemple, au Québec et en Allemagne, les catholiques appuyaient, en majorité, l’ordination des femmes et la bénédiction des couples homosexuels, ne devraient-ils pas pouvoir aller en ce sens, même si les catholiques africains et états-uniens refusent ces options ?
Imposer un cadre commun à des communautés qui ont des «sensibilités doctrinales et culturelles divergentes», selon les mots de Politi, crée des dissonances cognitives difficiles à supporter. En même temps, comment faire tenir ensemble des croyants qui interprètent la foi de façon aussi divergente ? La communauté anglicane, note Politi, «s’est effondrée de manière dramatique» en permettant une semblable décentralisation.
Les tensions entre traditionalistes et réformistes ne disparaîtront pas. Les premiers étaient à l’aise avec Jean-Paul II et Benoît XVI pendant que les seconds rongeaient leur frein. Avec François et «son christianisme à la fois simple et vibrant» de tendance réformiste, la situation s’est inversée. Les uns, toutefois, ne rallient pas les autres, et la grogne semble s’installer à demeure.
En attendant le miracle de l’unité retrouvée, qui risque de ne jamais se produire, la majorité des croyants font probablement comme moi, en prenant ce qui convient à leur conscience et en laissant le reste de côté, non sans malaise face à l’institution. Ce sera peut-être ça, être catholique, dans l’avenir. Une chance qu’il y a toujours la miséricorde.








































