Le 28 juillet 2021 au palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield, le père Jean Pilon, un prêtre de la congrégation des Clercs de Saint-Viateur, a été condamné à 42 mois d’emprisonnement après avoir reconnu sa culpabilité à 12 chefs d’accusation de grossière indécence. Le nom du religieux de 79 ans a aussitôt été inscrit au Registre national des délinquants sexuels.
En plaidant coupable, le prêtre a évité à ses victimes, des mineurs, en majorité des garçons, de revivre les abus qu’il a commis à leurs dépens. Toutefois, sans interrogatoire ni témoignages des victimes, le public n’a pu connaître quand ses supérieurs ont été mis au courant des allégations qui pesaient contre lui, ni s’ils en ont informé les évêques de Montréal et de Saint-Jean-Longueuil qui lui ont confié des tâches pastorales.
Durant près de quatre décennies, ce prêtre a marqué par son entrain et son dynamisme un grand nombre de gens qui l’ont côtoyé dans divers mouvements, institutions scolaires et paroisses, au Québec et en Haïti.
Invité à commenter la condamnation de son confrère, le supérieur provincial des Clercs de Saint-Viateur, le père Nestor Fils-Aimé, a d’abord indiqué que la « sentence du père Jean Pilon n’est pas une génération spontanée ». Il faut plutôt y voir « la conclusion d’un long processus auquel notre congrégation a collaboré avec la plus grande ouverture et la plus grande transparence ».
Le supérieur provincial dit que sa congrégation « soutient la vérité et la justice et dit sa réprobation de tout acte qui porte atteinte à l’intégrité et la dignité humaines. Elle a une pensée pour toutes les victimes du père Pilon et souhaite que cette sentence puisse apaiser leurs souffrances. »
Arrêtés l’an dernier
Le 23 juin 2020, la Sureté du Québec procédait à Joliette à l’arrestation du père Jean Pilon ainsi que de quatre autres Clercs de Saint-Viateur. Le Service des enquêtes sur les crimes majeurs de la Sûreté du Québec indiquait alors qu’ils feraient face à plusieurs chefs d’accusation, notamment « de grossière indécence, d’agression sexuelle et d’attentat à la pudeur à l’égard de personnes de sexe masculin ». Une semaine plus tard, trois autres religieux de la même communauté étaient mis en état d’arrestation pour les mêmes motifs.
Au mois de mai, le père Raoul Jomphe, 87 ans, un des religieux arrêtés l’an dernier, a aussi plaidé coupable à un chef d’attentat à la pudeur. Il a été condamné à une peine de 18 mois avec sursis et une probation de 18 mois, selon ce qu’a rapporté le site d’informations LanauWEB.
Le nom du père Jean Pilon apparaît de multiples fois dans le recours collectif que des victimes ont intenté contre les Clercs de Saint-Viateur en novembre 2017. Autorisée en 2019, cette demande a alors été modifiée afin d’y déposer une longue liste numérotée (la pièce P-4 modifiée) représentant chacune des victimes qui se sont inscrites après avoir pris connaissance des termes de l’action collective « relativement aux agressions sexuelles perpétrées par les membres et les employés des Clercs de Saint-Viateur » entre 1935 et aujourd’hui. Pas moins de 29 personnes, sur 270, avaient alors identifié le père Pilon comme leur agresseur.
« La liste s’est allongée depuis », confirme Me Alain Arsenault, un des avocats des victimes. « Aujourd’hui, plus de 50 sur 360 victimes l’ont identifié. » Les abus seraient survenus au Collège Bourget dans les années 1980. Le prêtre a occupé diverses fonctions dans cette institution de Rigaud, dont celle de surveillant des chambres. Deux victimes ont déclaré avoir été abusées alors qu’elles étaient membres du Service de préparation à la Vie (SPV), un organisme jeunesse fondé par les Clercs de Saint-Viateur il y a près de 60 ans. Dans ce cas, les abus ont eu lieu au milieu des années 1970. Le père Pilon a été notamment animateur d’équipe, secrétaire général, responsable du secrétariat et aumônier général du SPV.
Présence dans deux diocèses
Après son passage au Collège Bourget, Jean Pilon a été envoyé en mission en Haïti. Puis, en 1994, il fut nommé vicaire paroissial, administrateur et curé à Chambly, dans le diocèse de Saint-Jean-Longueuil. Il y resta jusqu’en août 2001, précise le secrétaire général Yvon Métras qui a consulté les archives diocésaines dès que le recours collectif a été rendu public. « Il n’y a rien dans son dossier, sinon ses lettres de nomination. Aucune plainte. Aucune allégation. » En 2006, Mgr Jacques Berthelet, alors évêque de Saint-Jean-Longueuil et ex-supérieur général des Clercs de Saint-Viateur, nomme son confrère à la cure de Napierville.
Après son séjour à Chambly, mais avant d’être nommé à Napierville, on confie au père Pilon une paroisse d’Hochelaga-Maisonneuve, dans l’archidiocèse de Montréal. Au lendemain de sa condamnation, les autorités diocésaines montréalaises ne pouvaient confirmer le nom de la paroisse où il avait alors été nommé. Elles n’ont pas répondu non plus à la question du journaliste qui voulait savoir si le supérieur provincial des CSV avait informé l’archevêque de Montréal des allégations qui pesaient contre leur confrère.
« Je tiens à exprimer aux victimes, à leurs proches et à leurs communautés toute la tristesse que nous éprouvons. Vous avez subi les conséquences de terribles actes criminels, qui n’auraient jamais, jamais dû survenir », a déclaré Mgr Christian Lépine, l’archevêque de Montréal.
« L’archidiocèse de Montréal a annoncé cette année plusieurs changements, dont la création d’un poste d’ombudsman indépendant, qui aideront toutes les personnes à se sentir en confiance et en sécurité au sein de l’Église catholique à Montréal. Nous nous engageons ainsi à mieux protéger les fidèles et la collectivité », a-t-il ajouté.
Recours collectif
« Il n’y a pas de lien direct » entre la condamnation récente du père Pilon et le recours collectif que les victimes ont intenté contre sa congrégation. « Mais c’est évident qu’une faute criminelle implique également une faute civile. Si je reconnais avoir commis un crime, je reconnais implicitement ma responsabilité », dit Me Alain Arsenault.
L’avocat, qui pilote aussi des recours collectifs contre l’archidiocèse de Montréal et le diocèse de Saint-Jean-Longueuil, indique qu’une « entente de principe est arrivée dans le dossier [des Clercs de Saint-Viateur] avant même que le père Pilon ne plaide coupable ». Il confirme que les deux parties ont « commencé à négocier sérieusement » l’automne dernier.
« On est en train de rédiger le projet de règlement », dit-il, sans vouloir mentionner la somme que les CSV ont accepté de remettre aux victimes. « Vous en saurez davantage en septembre. »
















































