Les personnes cultivant le scepticisme au point de se regrouper en associations militantes sont les premières à soumettre au doute les théories du complot, comme celles sur la vaccination. Mais elles sont paradoxalement nombreuses à souscrire à la théorie du complot selon laquelle Jésus n’a jamais existé.
L’ouvrage de Michel Onfray, Théorie de Jésus (Bouquins, 2023), propose d’examiner la figure de Jésus à travers une lecture critique des Évangiles, en s’appuyant sur cette théorie qui postule que Jésus de Nazareth n’est qu’une construction mythologique forgée à partir de textes et traditions antérieures. Onfray se concentre en particulier sur la manière dont les Évangiles utilisent l’Ancien Testament pour construire leur récit sur Jésus, qu’il considère comme un concept plutôt qu’une réalité historique.
Selon Onfray, Jésus n’a pas existé historiquement et n’est qu’un concept né de l’intertextualité parce qu’aucun historien du premier siècle ne parle de lui. « Seuls les textes chrétiens assurent que Jésus a historiquement existé ; aucun texte païen n’apporte une seule preuve irréfragable. » (p. 39) Ce qu’on peut lire sur Jésus dans la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe a été selon Onfray, ajouté par des copistes chrétiens. Les Annales de Tacite et la Vie de Claude de Suétone ne parlent pas de Jésus, mais des chrétiens. Or, écrit Onfray, « l’existence de chrétiens n’atteste en rien l’existence d’un Jésus historique — pas plus que les congrès d’ufologues n’apportent la preuve qu’il existe des soucoupes volantes et des civilisations extra-terrestres » (p. 39).
Une existence conceptuelle
Par la suite, le développement de l’argumentation d’Onfray se déploie en quatre parties. La première partie examine la généalogie et l’enfance de Jésus. Le nom de Jésus est un premier indice de son existence purement conceptuelle. Jésus signifie en effet « Dieu est le salut » ou « Dieu sauve ».
La deuxième partie se concentre sur son ministère, y compris ses miracles, ici interprétés comme des réinterprétations d’événements de l’Ancien Testament. Jésus ne fait que répéter les miracles des prophètes de l’Ancien Testament, surtout ceux du prophète Élie. Jésus aurait ressuscité Lazare. Cela tombe bien, le prénom « Lazare » dérive de l’hébreu « El azar », ce qui signifie littéralement « Dieu a secouru »! Un autre indice que la vie de Jésus n’a qu’une existence textuelle.
La troisième partie aborde la formation du judéo-christianisme, la théologie, l’éthique, la morale et le nihilisme. Selon Onfray l’enseignement du Jésus des évangiles est un rejet du judaïsme : Jésus transgresse en effet le sabbat et renverse plusieurs préceptes de la Torah. C’est un Jésus férocement antijudaïque que nous racontent les évangiles : « la vie de Jésus a besoin de la mort des Juifs qui ne sont pas le peuple déicide parce que c’est Jésus qui s’avère le Juif judéocide » (p. 211).
La quatrième et dernière partie traite de la mort et la résurrection de Jésus, avec un accent sur la figure de Judas. Onfray affirme qu’« en gématrie, le chiffre de Judas l’Iscariote est trente, or trente, c’est le nombre de deniers d’argent qu’il obtient pour le prix de sa trahison » (p. 202).
Dans chacune de ces parties, la stratégie d’Onfray est de montrer que les récits évangéliques présentent une intertextualité significative avec l’Ancien Testament, et il présente cette intertextualité comme preuve que Jésus n’est qu’un concept né d’une « relation intertextuelle ».
Des affirmations contestables
L’analyse de Michel Onfray dans Théorie de Jésus est cependant parsemée de plusieurs affirmations contestables, voire erronées, qui méritent une critique rigoureuse. Ces erreurs se manifestent tant dans la lecture historique qu’herméneutique du texte biblique. Il est important de les examiner à la lumière des connaissances actuelles en histoire ancienne et en études bibliques.
Premièrement, Onfray affirme que croire en l’existence historique de Jésus constitue une opinion minoritaire. Cette assertion est inexacte. La majorité des chercheurs en histoire ancienne et études bibliques, y compris ceux qui ne sont pas chrétiens, reconnaissent l’existence historique de Jésus de Nazareth. Bien que les détails de sa vie soient sujets à débat, son existence en tant que figure historique est largement acceptée.
Deuxièmement, l’affirmation selon laquelle aucun historien du premier siècle ne mentionne Jésus est également incorrecte. Flavius Josèphe, un historien juif du premier siècle, fait référence à Jésus dans ses écrits, notamment dans Antiquités judaïques. Bien que certaines parties de ces textes aient été sujettes à des interpolations chrétiennes ultérieures, la plupart des spécialistes reconnaissent l’authenticité de certaines mentions de Jésus.
Troisièmement, Onfray affirme l’absence de preuves « irréfragables » dans les textes païens sur l’existence de Jésus. Cependant, cette exigence d’un niveau de preuve si élevé est peu réaliste en matière d’histoire ancienne. Les sources historiques, surtout concernant des figures non royales ou non militaires, sont souvent fragmentaires et indirectes. Au XVIIe siècle, l’érudit père Hardouin soutenait que les œuvres classiques de l’Antiquité étaient des créations de moines médiévaux, argumentant l’absence de manuscrits antiques antérieurs à cette période. L’argumentation d’Onfray n’est pas plus sérieuse.
Quatrièmement, Onfray se contredit en affirmant d’une part que tous les miracles du Nouveau Testament se trouvent dans l’Ancien Testament, et d’autre part que le miracle des noces de Cana est une exception. Cette contradiction souligne une analyse inconsistante ou une méconnaissance des textes sacrés.
Cinquièmement, Onfray semble méconnaître la chronologie de la rédaction des textes du Nouveau Testament. Les évangiles, bien qu’ils relatent des événements antérieurs, ont été rédigés après les épîtres de Paul. Cette erreur remet en question sa compréhension de la formation du canon du Nouveau Testament.
Sixièmement, Onfray réduit l’usage des citations de l’Ancien Testament dans les Évangiles à une simple stratégie pour convaincre que Jésus est le Messie. Cependant, cette interprétation néglige la complexité des méthodes de réappropriation textuelle dans la tradition juive de l’époque. Plutôt que de prouver une fabrication, cela pourrait indiquer une tentative d’ancrer la figure de Jésus dans les traditions et prophéties juives.
En conclusion, les erreurs et contradictions dans l’œuvre d’Onfray suggèrent une analyse parfois superficielle et une méconnaissance de la recherche historique et théologique actuelle. Sa démarche s’inscrit dans un courant de pensée hypercritique alimentant des croyances conspirationnistes. Onfray pourrait bénéficier d’une prise en compte plus nuancée des complexités historiques et textuelles. Un excès de critique mène à des erreurs d’interprétation similaires à celles produites par une ignorance manifeste.
François Doyon, docteur en herméneutique philosophique et doctorant en études bibliques à l’Université Laval.
















































