Le Québec a connu dans son histoire plusieurs affaires mettant aux prises des religieux progressistes avec des autorités ecclésiales conservatrices. Songeons notamment aux affaires Relations (l’enquête sur la silicose en 1948), Charbonneau (démission soudaine de l’archevêque Joseph Charbonneau en 1950) ou du frère Untel (parution de ses Insolences en 1960). Mais, assez étrangement, la mémoire collective n’a pas conservé de souvenirs de l’affaire Bradet, qui a eu pourtant un retentissement considérable durant l’été 1965.
Le 15 juillet 1965, le père Henri-Marie Bradet, directeur-fondateur de la revue Maintenant, est démis de ses fonctions brutalement par les autorités provinciales de l’Ordre des dominicains, à qui appartient la publication en question. Ce qui mécontente l’opinion publique et les grands quotidiens, c’est le procédé utilisé pour limoger le directeur. Aucune explication n’est en effet donnée par l’Ordre pour justifier ce renvoi. Au moment où l’Église universelle tente de faire peau neuve à la faveur du concile Vatican II, le catholicisme canadien-français semble renouer avec des pratiques anciennes, comme la culture du secret et un autoritarisme rigide qui ne supporte aucune réplique. Pour le directeur du Devoir à ce moment-là, Claude Ryan, un tel procédé montre que l’Église du Québec fonctionne en sens inverse de la sensibilité démocratique.
Mais l’opinion publique craint surtout que par ce limogeage, les autorités dominicaines n’en profitent pour changer l’orientation de la revue. Il faut savoir que par ses prises de position, cette publication, beaucoup lue alors, en est venue à incarner le combat pour la réforme de l’Église catholique et le progrès de la société, deux causes intimement liées à l’époque. Depuis sa fondation en 1962, Maintenant a en effet été au premier rang de toutes les luttes progressistes. Elle s’est proposé d’abord de faire connaître aux catholiques canadiens-français les travaux conciliaires. Elle a également donné son appui à la réforme de la censure, ainsi qu’au Bill 60, qui créait le ministère de l’Éducation. De manière générale, la revue a milité pour la déconfessionnalisation des institutions dans un Québec qui tardait à s’émanciper d’un régime de chrétienté suranné. Avec le renvoi du père Bradet qui avait imprimé cette orientation progressiste à la revue, on s’inquiète qu’un des instruments intellectuels de la modernisation du catholicisme et de la société ne disparaisse. On craint également que, ainsi renforcés, les milieux conservateurs et intégristes ne compromettent tout le mouvement de réformes. Ce sont toutes ces inquiétudes réunies qui expliquent la vive émotion de l’opinion publique. Aussi cette dernière réclame-t-elle vigoureusement le retour du père Bradet.
Devant ce tollé de protestations, les autorités dominicaines donnent finalement des éclaircissements concernant le renvoi du directeur afin de dissiper l’impression d’arbitraire que l’affaire n’avait pas manqué de susciter. Aussi, le provincial de l’Ordre, Thomas-M. Rondeau, affirme le 22 juillet avoir averti par le passé le directeur que la revue manquait parfois de «rigueur théologique». À cause de ces réserves, le Conseil provincial de l’Ordre, déclare le père Rondeau, a jugé bon de donner suite à la directive de renvoi du père Bradet qui vient d’être prononcée par le général des dominicains, Aniceto Fernandez. Ce dernier, qui est l’une des figures marquantes de la minorité conservatrice au concile, avait déjà manifesté son désaccord au père Bradet relativement à un article du père Marcel-Marie Desmarais qui, dans le numéro de mai 1963 de Maintenant, avait osé, non sans hésitation, remettre en question l’enseignement catholique en matière de régulation des naissances. Devant le refus du directeur de la revue de rectifier cet article, le père Fernandez a exigé des autorités canadiennes de l’Ordre le renvoi du père Bradet, ce qu’elles se sont empressées de faire. Telle est, alors, l’explication donnée par les autorités dominicaines.
Un dénouement heureux
Mais, s’il refuse d’envisager la réintégration du père Bradet dans ses fonctions, le provincial prétend cependant ne pas vouloir changer l’orientation de la revue. En fait, il semble que l’Ordre ait déjà songé à la réorienter idéologiquement, mais les vives réactions de l’opinion publique l’obligent à faire marche arrière. Un compromis se dessine donc alors. La revue aura certes un autre directeur, mais elle conservera l’orientation qui l’a caractérisée depuis ses débuts. Le fait que le père Bradet ne veuille pas être réintégré dans ses fonctions permet l’acceptation de ce compromis par les anciens membres du comité de rédaction qui avaient, au plus fort de l’affaire, remis leur démission. En automne 1965, la revue reprend donc ses activités, avec à sa tête, le père Vincent Harvey, qui combine à un vaste savoir théologique une orientation franchement progressiste. Tout compte fait, l’affaire Bradet connaît un dénouement heureux, grâce à la mobilisation de l’opinion publique.
Il est à noter que la revue Maintenant continuera par la suite son œuvre réformatrice. Elle contribuera notamment à la modernisation de la culture politique catholique et conséquemment, québécoise, en se prononçant en 1967 pour le «socialisme démocratique» et la souveraineté du Québec, idées politiques que les chrétiens d’ici étaient jusque-là peu enclins à faire leurs. Ce virage à gauche et cette politisation, de même que, plus particulièrement, l’éditorial de Maintenant invitant à voter pour le NPD lors des élections fédérales de juin 1968, créeront des remous au sein de l’Ordre, si bien que les autorités dominicaines décideront finalement, en décembre de la même année, de rompre les liens administratifs et financiers qui les unissent à la revue. Malgré cette rupture, celle-ci survivra pendant quelque temps, grâce au soutien financier du président de Québécor, Pierre Péladeau, qui ne réclamera en retour aucun droit de regard sur le contenu éditorial. De 1970 jusqu’à sa fermeture en décembre 1974, Maintenant deviendra de la sorte une espèce de think tank du Parti québécois, avec des collaborateurs aussi éminents que Fernand Dumont, Jacques-Yvan Morin, Louis O’Neill, Hélène Pelletier-Baillargeon, Robert Boily, Pierre Vadeboncoeur et Guy Rocher.
Peu de traces
Devant une histoire aussi riche, on peut se demander pourquoi la mémoire collective a conservé si peu de traces de l’affaire Bradet et de la revue Maintenant, quand, par exemple, on les compare à l’affaire du frère Untel ou à des publications comme Cité libre ou Parti pris.
Un tel oubli s’expliquerait peut-être par le fait que la contribution remarquable de cette revue dominicaine à la genèse du Québec moderne corresponde assez peu à l’image que la société québécoise, massivement sécularisée depuis, veut se forger d’elle-même.
Dans le récit que l’on se fait de la formation du Québec contemporain, on ne veut en somme rien devoir aux intellectuels catholiques, même les plus progressistes.
Qu’un prêtre dominicain comme Henri-Marie Bradet ait pu avoir été «un des Pères douloureux de notre Révolution tranquille», selon les mots de son confrère Benoît Lacroix, passe pour tout simplement inconcevable.
Martin Roy
Chercheur indépendant, l’auteur a publié Une réforme dans la fidélité. La revue Maintenant (1962-1974) et la «mise à jour» du catholicisme québécois (PUL-Presses de l’Université Laval, 2012) et Penser la laïcité en temps de Révolution tranquille: les intellectuels et la question laïque en contexte franco-québécois, 1961-1968 (PUL, 2025).















































