« La laïcité a vraiment le dos large », lance la professeure Stéphanie Tremblay quand on lui demande de commenter l’annonce récente des ministres Bernard Drainville et Jean-François Roberge (1).
Dix-sept écoles primaires et secondaires font l’objet de vérifications en raison de dénonciations pour « comportements contraires aux valeurs de la société québécoise » et d’« enjeux liés au non-respect des obligations en matière de laïcité », ont annoncé ce matin le ministre de l’Éducation et le ministre responsable de la Laïcité.
Cette annonce « est une bien mauvaise piste pour résoudre les problèmes de polarisation qui dépassent largement le cadre de la situation scolaire », estime cette professeure du Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal.
Celle qui est directrice du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ) reconnaît que « la laïcité est parfois instrumentalisée par les pouvoirs politiques ».
« Affirmer vouloir renforcer la laïcité, qui est déjà présente dans les institutions, risque de ne pas résoudre les problèmes ». Elle craint même que cela ne fera que « polariser davantage la situation ».
« Plus on se braque pour valoriser des valeurs abstraites », plus on risque d’en « marginaliser d’autres qui sont liées à des communautés ». C’est vraiment une démarche « très périlleuse », soutient la professeure spécialisée dans les questions de laïcité et d’éducation.
Quels comportements?
Depuis leur annonce, les ministres Drainville et Roberge n’ont pas donné d’exemples de gestes et de comportements contraires aux « valeurs québécoises » ou encore aux quatre principes de la Loi sur la laïcité de l’État qui ont été dénoncés par des citoyens et qui ont déclenché cette enquête administrative.
La professeure Tremblay regrette grandement ce silence puisque, explique-t-elle, dans la Loi sur l’instruction publique et dans la Loi sur l’enseignement privé, « il y a justement des mesures qui empêchent formellement un membre du corps enseignant ou une direction d’école de transmettre des valeurs de manière à endoctriner les enfants ».
Elle ne comprend pas non plus l’intention gouvernementale derrière l’annonce de ce matin. « On ne sait même pas si les faits reprochés sont avérés. Pourquoi alors publiciser ces informations à ce stade-ci? », demande-t-elle.
Toute cette opération, annoncée ce matin, lui paraît « très politique ». Le gouvernement voudrait « montrer, encore une fois, que la laïcité avec un grand L va permettre de régler tous les problèmes ».
« Cela s’inscrit, avance Stéphanie Tremblay, dans une sorte de nouvelle laïcité, que l’on voit poindre dans les pays occidentaux, qui agit comme repoussoir de certaines expressions religieuses jugées incompatibles avec des modes de vie qui sont, par exemple, liés au catholicisme culturel ou qui ne correspondent pas à des valeurs jugées modernes. »
Valeurs québécoises
« Il faut le dire haut et fort. Les protestants n’ont pas de problèmes avec la laïcité de l’État. On est d’accord avec ce principe », s’empresse d’affirmer Jean-Christophe Jasmin, le directeur des affaires externes auprès du Réseau évangélique du Québec.
Mais il invite les ministres Bernard Drainville et Jean-François Roberge à faire preuve de prudence lorsqu’ils affirment publiquement, comme ils l’ont fait ce matin, que des individus ou groupes sont enquêtés ou montrés du doigt parce qu’ils ne respectent pas les « valeurs québécoises ».
N’est-on pas en train de remplacer ce que l’on qualifiait auparavant de dogmes par des valeurs dites québécoises, demande-t-il? « Magiquement, on se dote d’un système idéologique qui devient sacralisé, alors que les autres croyances sont considérées, elles, comme minoritaires ou de deuxième catégorie ».
Le directeur du Réseau évangélique du Québec a aussi entendu le ministre responsable de la Laïcité déclarer que « la religion n’a pas sa place à l’école ». Mais chez les protestants, dit-il, « on craint plutôt que l’État n’entre dans nos Églises ».
Enquête indépendante
Jean-Christophe Jasmin révèle une autre préoccupation parmi les Églises qu’il représente. Ses membres s’inquiètent que ce soit l’État lui-même qui enquête sur ses propres pratiques en matière de laïcité.
« Nous, on milite pour qu’un organisme neutre s’assure que la laïcité soit appliquée dans les institutions publiques », dit-il. « L’État ne peut pas surveiller l’État. Ça prend un organisme externe. »
Les citoyens qui s’estiment, par exemple, victimes de discrimination religieuse de la part d’employés de l’État n’ont pas d’endroit où se plaindre. « Où peut-on porter plainte quand un fonctionnaire interdit à des groupes religieux d’accéder à un édifice public? », demande-t-il, rappelant qu’il n’y a pas si longtemps, une Église évangélique a été informée qu’elle ne pourrait plus louer un local scolaire afin de tenir ses cultes du dimanche matin (2).
Le professeur E.-Martin Meunier abonde dans le même sens. Le titulaire de la Chaire Québec, francophonie canadienne et mutations culturelles, de l’Université d’Ottawa, estime que les deux ministres auraient dû plutôt annoncer ce matin « la nomination d’un groupe d’enquête indépendant, formé d’experts en droit, en éducation et en sociologie des religions » plutôt que demander des vérifications après avoir reçu des plaintes de citoyens.
« Cela aurait été plus judicieux », lance-t-il.
« L’enjeu n’est pas seulement de réaffirmer la laïcité, là où elle n’est pas assez appliquée, mais de comprendre la nature des phénomènes sociaux qui se trament au cœur des milieux éducatifs contemporains du Québec. »
Bien sûr, « il est nécessaire d’obtenir toutes les informations possibles pour évaluer la teneur de ce qui se passe et s’est passé dans ces écoles », convient-il.
« Mais il me semble qu’il faudrait une vue plus globale du phénomène ».
(1) Présence, Laïcité de l’État: dix-sept écoles publiques sous enquête, 14 novembre 2024.
(2) Présence, Une Église évangélique ne peut plus tenir ses rencontres et cultes dans une école publique, 19 septembre 2023.
















































