Après trois ans de consultations, de travaux et de discussions, la conclusion du Synode sur la synodalité en octobre dernier aura déçu plusieurs observateurs. Là où on attendait des changements significatifs, notamment sur l’accès des femmes au diaconat, les portes se sont refermées aussitôt entr’ouvertes. Occasion manquée? Sans doute. Ce qui n’empêche pas le Document final [1] d’être un outil dont peuvent se servir les communautés chrétiennes qui veulent cheminer vers d’avantage d’égalité.
Invitant à une « conversion relationnelle », l’Assemblée synodale enjoint notamment l’ensemble de l’Église catholique à se pencher sur la réalité des rapports homme-femme : « Nous témoignons de l’Évangile quand nous cherchons à vivre des relations qui respectent l’égale dignité et la réciprocité entre hommes et femmes » annonce le document. L’affirmation devrait être de l’ordre de l’évidence, mais à notre époque de polarisation idéologique, rien n’est moins sûr.
Troubles entre les genres
Le printemps dernier, un article du journal The Economist [2] résumait qu’en termes de valeurs et de vision du monde, les jeunes femmes et les jeunes hommes sont de plus en plus éloignés. Tandis que les premières s’inquiètent de la violence des hommes, des restrictions au droit à l’avortement et des injustices au travail et dans la sphère domestique, leurs pairs masculins sont plus prompts à considérer que « le féminisme est allé trop loin » et à éprouver du ressentiment à l’égard des femmes et du « système ».
Au Québec, les participants au Synode étaient à peine revenus de Rome que paraissait le documentaire Alphas, braquant les projecteurs sur le discours masculiniste et son influence auprès des jeunes hommes. D’un point de vue croyant, cet univers où l’image de la femme oscille entre la mère au foyer et le jouet sexuel est particulièrement interpellant. En effet, la Bible n’est jamais bien loin dans le discours des influenceurs qui promeuvent le retour du mâle pourvoyeur et dominateur : après tout, les textes sacrés ne mettent-ils pas en scène de vieux patriarches polygames et des apôtres exigeant la soumission de la femme à son mari?
Dans ce contexte, la question se pose de manière pressante :
Les chrétiens ont-ils quelque chose à dire et surtout à faire pour mieux vivre cette réciprocité qui est au cœur de l’expérience humaine ?
Un important chantier pastoral
Une étude intitulée Projet Rapha et publiée en 2023 sur les dynamiques de violence conjugale dans les milieux chrétiens québécois a fait un constat préoccupant. Non seulement ces milieux, qu’ils soient protestants, évangéliques ou catholiques sont significativement touchés par le phénomène, mais ils sont aussi caractérisés par une absence de ressources appropriées : sur l’ensemble des victimes qui se sont tournées vers une figure d’autorité au sein de leur communauté de foi, près de 40% ont considéré que la réponse fut soit inutile, soit même nuisible [3].
Jenna Smith, qui a dirigé l’étude, insiste sur l’importance de promouvoir le leadership des femmes pour faire face à cette problématique. « En situation de crise, une victime doit pouvoir se tourner vers une figure d’autorité qui lui ressemble. » Or, la reconnaissance de l’« habileté pastorale » des femmes est encore trop peu reconnue au sein des communautés chrétiennes estime-t-elle. Certes, elles sont présentes comme bénévoles, comme catéchètes ou comme membre de comités, « mais leur voix est rarement prise en compte et il est encore plus rare qu’on leur attribue de vraies responsabilités décisionnelles ». Celle qui œuvre comme chargée de projet au sein de l’organisme Direction chrétienne pointe également du doigt les représentations théologiques qui excluent la femme des ministères ou qui stigmatisent le divorce. « Lorsqu’on soulève ces enjeux de fond, on rencontre souvent un mur d’opposition » regrette-t-elle. C’est pourquoi Jenna Smith préconise une approche terrain qui mise sur le dialogue et la sensibilisation, tout en continuant à travailler pour des changements plus profonds.
Communion et participation : aller au-delà des mots
Face à cette situation, que penser du document adopté à Rome en octobre 2024 ? Sur le plan des principes, l’essentiel est affirmé : hommes et femmes sont créés à l’image de Dieu et cette dignité fondamentale doit se refléter dans la vie de l’Église. L’Assemblée synodale demande notamment« qu’une plus grande attention soit portée au langage et aux images utilisés dans la prédication, l’enseignement, la catéchèse et la rédaction des documents officiels de l’Église, en donnant plus de place à la contribution des saintes, des théologiennes et des mystiques. » Quand à l’exercice du pouvoir en Église, celui-ci est mis sous le signe de la « participation » et de la « coresponsabilité ». Plusieurs demandes concernent l’élargissement des différentes sphères de « discernement » et de « décision » aux laïcs, hommes et femmes.
On sent d’ailleurs, à la lecture du document, une orientation générale qui contraste avec le « non » de la haute hiérarchie au diaconat féminin : « Il n’existe pas de raison d’empêcher les femmes d’assumer des rôles de guide dans les Églises : ce qui vient de l’Esprit Saint ne peut être arrêté » affirme en effet le texte. Notons que celui-ci fut adopté tel quel par le pape François, sans passer par l’habituelle étape de rédaction d’une nouvelle synthèse portant sa seule signature.
En dépit de ses imperfections qui reflètent les tensions intérieures du catholicisme, le document n’est donc pas sans mérite. D’abord, il se situe à bonne distance des stéréotypes masculinistes qui prétendent incarner la vision chrétienne des rapports homme-femme. Mais surtout, il offre certains points d’appui pouvant être utilisés par celles et ceux qui veulent faire bouger le statu quo au sein des communautés chrétiennes. « Le document a une compréhension incomplète de l’égalité et les décisions sur la non-ordination des femmes au diaconat et au sacerdoce sont décevantes. Il y a cependant plusieurs occasions à saisir dans ses propos » affirme Jenna Smith, qui rappelle néanmoins l’importance des changements concrets. « La transformation commence sur le terrain », dit-elle.
Voir aussi
Présence, Les silences des Églises sur la violence conjugale, 7 décembre 2023.
Présence, Lettre ouverte: la foi chrétienne ne doit engendrer aucune violence, 6 décembre 2024.
[1] XVIe Assemblée générale du Synode des évêques, Pour une Église synodale : communion, participation, mission. Document final, 24 novembre 2024
[2] “Why young men and women are drifting apart” The Economist, 13 mars 2024.
[3] Le site de Rapha Québec : https://fr.direction.ca/rapha ; voir aussi François Gloutnay, « Les silences des Églises sur la violence conjugale », Présence, 7 décembre 2023
















































