Dans la sacristie, le cardinal Gérald Lacroix venait de retirer la lourde chasuble de cuir portée à l’occasion du Dimanche des Premières Nations. En ce matin du 27 juin, dans une basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré toujours assujettie aux mesures sanitaires contre la COVID-19, il présidait une messe qui prenait cette année des allures particulières dans un contexte de prises de conscience nationales sur les pensionnats autochtones.
Pensionnat. Jamais le cardinal n’a prononcé le mot de toute la messe, ni dans ses mots d’accueil et de conclusion, ni dans son homélie. Il a néanmoins pris soin d’évoquer directement le contexte actuel.
« Au cours des dernières semaines nous avons entendu beaucoup de reportages qui ont ouvert à nouveau les blessures d’un passé douloureux. Nous ne sommes pas ici ce matin pour débattre de ces réalités. D’autres lieux, d’autres moments conviennent davantage pour un dialogue ouvert et franc », a-t-il lancé d’entrée de jeu.
Il a rappelé la sollicitude de deux saints – François de Laval et Jean-Paul II – envers les Autochtones. Il a évoqué son espérance devant le voyage d’une délégation de membres Premières Nations, des Inuits et des Métis qui doit aller rencontrer le pape avant la fin de l’année.
Le Dimanche des Premières Nations attire généralement de larges groupes autochtones au sanctuaire. La célébration est enrichie de danses, de musique et de rituels traditionnels. Mais rien de tout cela n’était possible cette année, pandémie oblige. C’est donc face à une assemblée éparse, limitée à 250 personnes, qui comptait quelques Autochtones, que l’archevêque de Québec présidait la traditionnelle messe.
« J’étais très content de venir prier. Ça n’a été pas beaucoup « avec », mais beaucoup « pour » » les Autochtones a-t-il convenu. Dans cette célébration aux accents introspectifs, il a voulu insister sur la nécessité « d’avancer ensemble sur des chemins de vie ».
Le rôle de l’Église catholique
Mais les chemins sont minés : bien que plusieurs catholiques reconnaissent le besoin de faire amende honorable pour, selon les mots du cardinal, « la participation de notre communauté catholique dans la triste histoire des relations irrespectueuses », d’autres estiment que l’Église fait preuve d’à-plat-ventrisme dans ce dossier qui, font-ils valoir, était d’abord l’œuvre du gouvernement fédéral.
« C’est pas le temps de nous justifier. C’est pas le temps de répondre à tout ça », a rétorqué fermement le cardinal. « Parce que les gens ne sont pas en mode écoute actuellement. Il y a trop de souffrances, trop de blessures. C’est pas le temps. Il y aura un temps où l’histoire mettra en lumière la vérité et donnera les nuances nécessaires. »
« C’est le temps de dire que oui, nous avons été complices de ça. On le dit », poursuit-il. « C’est le temps pour ceux qui ont eu des écoles résidentielles de s’excuser, et ils l’ont fait. Nous, on n’en a pas eu ici dans le diocèse. Je ne peux pas m’excuser pour ce qu’on n’a pas eu. Mais je fais miennes celles des autres qui le font et je leur suis solidaire. »
Il estime que la relation entre l’Église et les Autochtones est « bonne » sur le territoire du diocèse de Québec.
« Mais il y a des gens qui souhaiteraient : « enweille, sortez la vérité, laissez-vous pas abattre comme ça ». Il y aura un temps pour dire ça, mais c’est pas le temps, là. Le climat n’est pas à ça. Ça serait les accabler davantage, les endurcir davantage dans leurs positions. Je préfère qu’on laisse retomber la poussière », a-t-il fait valoir.
Tombes non-identifiées
La technologie qui permet de repérer des dépouilles dans le sol sans avoir à creuser offre de nouvelles possibilités, a-t-il souligné, jugeant que de telles trouvailles pourraient survenir dans bien des cimetières catholiques également.
« Je me rappelle jeune, j’allais au cimetière de mon petit village avec ma grand-mère, elle disait : « Mon premier-né est enterré dans ce coin-là, avec les autres enfants qui mouraient à la naissance ou en bas âge. » Grand-papa avait mis une croix de bois mais là, elle n’existe plus. Mais on sait qu’il est là. On ne l’oublie pas. C’est la même chose avec les Autochtones : même les 700 et quelques qui ont été trouvés ont tous été identifiés au début. Ça s’est perdu. C’est pas une bonne chose, mais pour quelle raison je ne le sais pas. Je n’ai pas la réponse à ça. On en a partout de ça. C’est pas parce qu’ils ont été garrochés là, mais parce que avec le temps… mais c’est triste. Et je comprends leur souffrance. Un jour on pourra mettre les choses plus au clair. Prendre notre part de responsabilité et laisser aux autres ce qui est la leur. »
Selon les anciens de la Première Nation de Cowessess, la première concernée par la découverte de tombes non-identifiées sur le site où se trouvait jadis le pensionnat autochtone de Marieval, un prêtre catholique aurait volontairement fait disparaître les stèles dans les années 1960. L’archevêque de Regina, Don Bolen, y fait directement référence dans une lettre datée du 24 juin 2021 où il réitère ses excuses.
Les excuses du pape
Par ailleurs, la question d’éventuelles excuses publiques du pape continue d’être au cœur des attentes de plusieurs Autochtones vis-à-vis l’Église catholique. Le cardinal Lacroix a-t-il pu évoquer la question avec le pape François récemment ?
« Je ne suis pas allé à Rome depuis un an et demi… », a-t-il répondu d’une voix basse. Même électroniquement ? « Je ne suis pas allé à Rome », a-t-il répété d’une voix à peine audible. Puis il a ajouté avec aplomb : « Mais la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) est en dialogue. C’est avec la CECC qu’on peut faire ça. C’est pas un évêque ou l’autre. C’est le Conseil permanent, le Bureau de direction, qui est en lien. Je suis membre de ce bureau-là : on travaille ça depuis plus de deux ans ! On ne le fait pas parce que [on réagit à l’actualité des dernières semaines], on le fait en réponse à un besoin pastoral et pour répondre d’une certaine façon aux Appels à l’action [de la Commission de vérité et réconciliation]. Mais c’est un besoin pastoral qu’on voyait depuis longtemps, une belle espérance, un bel événement. »
Des Autochtones et des observateurs ont manifesté leur agacement devant le contrôle que conserve l’Église quant au moment où des excuses du pape peuvent ou doivent être dites. Le cardinal Lacroix ne voit pas les choses de la même manière.
« On va pas contrôler un pape quand même. Il est tout à fait libre. Quand il va dire que c’est le temps, c’est le temps. Il a déjà dit que c’était le temps. Il nous attend. Il nous attendait pour novembre l’an passé. Tout était prévu, organisé », a-t-il rétorqué.
Les rencontres entre François et des délégations de membres des Premières Nations, des Inuits et des Métis doivent se tenir du 17 au 20 décembre 2021. On ignore toujours si cela sera l’occasion de formuler des excuses. « Cette visite pastorale comprendra la participation d’un groupe diversifié d’aînés / ‘gardiens du savoir’, de survivants des pensionnats, et de jeunes de partout au pays, accompagnés par un petit groupe d’évêques et de dirigeants autochtones », a annoncé la CECC le mardi 29 juin.
« C’est pas nous qui contrôlons le pape, d’aucune façon. Je ne vois pas comment on pourrait le contrôler, a repris le cardinal. C’est un homme assez libre dans sa façon d’agir. Il est même allé dans des pays où on lui avait recommandé de ne rien dire. Regardez ce qu’il a fait en Bolivie ! »
En 2015, lors d’un voyage en Bolivie, le pape François avait présenté des excuses aux Autochtones d’Amérique pour les « péchés » dont ils ont été victimes au fil des siècles.
« Il le faisait pour tous les Autochtones de l’Amérique. C’est ce qu’il a dit », a poursuivi le primat du Canada. « Il a en tête les nôtres aussi, c’est sûr. Oui. Mais ce n’est pas suffisant. Je sens que ce qui est important pour nous, c’est pas juste de dire des mots, des excuses. Mais qu’ils voient notre engagement à faire autre chose. »
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