Les livres ont parlé lors de la 34e Nuit des sans-abri. Ils ont raconté eux-mêmes leur histoire aux lecteurs dans une bibliothèque humaine à la place Émilie-Gamelin à Montréal.
« Le concept d’une bibliothèque humaine est très simple: chaque lecteur peut emprunter une personne pour quinze minutes et lui poser, en tête-à-tête, toutes sortes de questions », formule Barbara Rivard qui travaille à Méta d’Âme, une association de pairs pour les personnes utilisant ou ayant utilisé des opioïdes.
« C’est bien beau de lire sur l’itinérance, mais c’est mieux de rencontrer quelqu’un qui nous la raconte, car ça défait plus facilement les préjugés. Les livres sont disponibles pour parler en toute ouverture et en toute franchise avec des gens », explique l’initiatrice.
La consigne qui est donnée aux lecteurs voulant emprunter un livre est d’être respectueux. Si le bouquin se sent mal à l’aise devant une question qui lui rappelle des traumatismes, il peut se fermer et la discussion est close.
« Les livres ont vécu des choses assez difficiles et ils sont généreux de nous les raconter. C’est eux qui sont les maîtres de savoir comment ça va se dérouler », avance Mme Rivard.
Un catalogue de livres humains permet aux lecteurs de faire leur choix à partir des noms et des titres des ouvrages. Le catalogue présenté à Présence propose, comme lectures, Chris: La drogue et la rue m’ont sauvé la vie!; Jeannine: Viger: unis dans la marginalité, un havre de survie et d’entraide; Moi, Annie R. droguée et itinérante: Les méandres d’une diplômée universitaire qui finit avec une aiguille dans le bras. Il y avait aussi d’autres ouvrages à choisir.
Récits des livres
Un des livres vivants s’est résumé en quelques mots à Présence: « Je conte l’histoire de comment l’itinérance est venue à moi, de comment je suis rentré dedans, de comment je l’ai vécue et de comment je m’en suis sorti. »
Celui qui se surnomme Chris a aujourd’hui 44 ans. Il a été longtemps agressé sexuellement quand il était jeune, et vivait toutes sortes de violences. À 15 ans, Chris n’en pouvait plus. « Plutôt que de me suicider, je suis parti de la maison, en banlieue, avec une paire de culottes pour arriver à Montréal où j’avais passé ma première nuit près du métro Concordia.
Il a fait la connaissance de consommateurs de drogue par injection et se livrait aussi à la prostitution. « Je suis homosexuel, j’étais jeune, je paraissais bien et j’avais de l’argent facile. J’ai fait ça pendant des années et des années: prostitution, drogue, prostitution, drogue, juste ça », répète Chris, un livre qui connaît un dénouement heureux.
« Je ne suis plus à l’itinérance, j’ai rencontré mon conjoint il y a 20 ans, dans la rue. On est sorti de la rue ensemble. Je travaille maintenant dans le milieu de la prévention des surdoses. Je me suis servi de mon expérience de la rue pour mon travail aujourd’hui », se félicite le quadragénaire.
Séquestré et battu
Sylvain est un livre bien volumineux, comme le premier. Son titre: Renaît-sens! Pour naître! Voici mon retour à la vie!
« J’ai un frère jumeau. On était abusé sexuellement pendant des années à l’adolescence. Et après, on était dans l’enfer de la drogue toute notre vie avec des tentatives de suicide et des overdoses. On a été tous les deux pris dans la crise des opiacés », se souvient le livre vivant. Il reconnaît avoir été séquestré et battu au centre-ville de Montréal.
Depuis 2019, Sylvain n’est plus une personne en situation d’itinérance. Il veut raconter son histoire pour faire comprendre à ceux qui vivent dans la rue qu’ils peuvent retrouver une vie normale.
« Ce qui est motivant de plus, c’est ma vision de la vie qui a changé. J’ai une énergie incroyable qui me pousse par en arrière vers le changement, le don de soi. Je travaille maintenant pour donner », se réjouit-il.
Solen était la lectrice de ce livre sur le retour à la vie. Après sa lecture, elle a confié à Présence qu’elle a beaucoup aimé l’expérience. « C’est émouvant, c’est bouleversant, c’est touchant, c’est humain, ça aide à prendre du recul sur la vie et être plus tolérant », a avoué Solen.
Elle a retenu qu’on pourrait être tous vulnérables, et que la situation d’itinérance n’épargne personne.
















































