Tournée en pleine pandémie, la série documentaire dévoile les tenants et aboutissants de la conquête du pouvoir entamée par des évangéliques sur plusieurs continents. En visite au Québec pour présenter cette œuvre percutante à l’Université Concordia et à l’Université du Québec à Montréal, Philippe Gonzalez, coauteur de la série et enseignant chercheur à l’Université de Lausanne s’est confié à Présence.
À l’heure où le christianisme est de plus en plus fragilisé et en perte de vitesse, on dénombre 660 000 000 évangéliques dans le monde. Dans certains pays, comme aux États-Unis et au Brésil, ils constituent une force politique indéniable.
L’étiquette évangélique
« Nous parlons de véritables lobbies politiques qui ont une puissance de frappe, financière et idéologique, considérable », lance Philippe Gonzalez. Ils sont en première ligne de cette croisade dont le but est de transformer le monde en profondeur.
Mais qui sont les évangéliques? À quel genre de société rêvent-ils?
« Les évangéliques sont des gens qui viennent de différentes dénominations. Nous avons des baptistes, des mennonites, des pentecôtistes. Nous avons plusieurs familles qui se sont réunies sous l’étiquette évangélique. Dans le documentaire nous avons essayé de démontrer que cette étiquette a une histoire et que derrière cette histoire, il y a un projet de société conservateur qui lutte fortement contre la sécularisation de la société et le pluralisme. »
Bien qu’ils proviennent de différentes Églises chrétiennes, les évangéliques ont certains points en commun. « L’historien britannique David Bebbington souligne qu’un évangélique se reconnaît à quatre traits soit l’impératif de la conversion (on ne naît pas évangélique, on le devient), le crucicentrisme, c’est-à-dire la mort expiatrice de Jésus pour mes péchés, l’importance de partager la foi et la centralité de la Bible comme manuel de vie », précise Philippe Gonzalez.
Leur lecture de la Bible est rigoriste et s’accommode très mal avec l’exégèse historico-critique telle qu’elle est développée dans le catholicisme romain ou dans le protestantisme, poursuit-il.
Cette rigueur religieuse se transpose en politique.
« Ce que j’ai pu constater dans des formes de politisation de la droite chrétienne c’est le refus de s’accommoder d’une société pluraliste. Discuter au sein d’une démocratie implique de faire des compromis. Or, dans les milieux de la droite chrétienne, le compromis c’est le mot à bannir, car il est synonyme de lâcheté, de faiblesse », explique Philippe Gonzalez.
Aux États-Unis, les influenceurs évangéliques ont réussi à convaincre 81% des évangéliques blancs à voter pour Trump en 2016. Au Brésil, les évangéliques ont fortement contribué à l’élection de Jair Bolsonaro en 2018.
« Trump : l’élu de Dieu »
Ces appuis à des personnages politiques controversés nichés à droite, voire à l’extrême-droite de l’échiquier politique, et dont les valeurs morales sont en complète opposition avec celles proposées par la Bible indiquent que pour les évangéliques, l’important est ailleurs. « Ce que leur rapporte Trump c’est le pouvoir ! Il leur rapporte du contrôle. »
C’est ce que le monde entier a constaté au lendemain de l’élection de Trump à la présidence en 2016 alors qu’il présentait ses conseillers spirituels qui n’ont pas hésité à prier pour lui. Certains l’ont même présenté comme l’élu de Dieu.
Toutefois, l’appui des évangéliques au président Trump n’était pas unanime. Durant ses années à la Maison-Blanche, des pasteurs n’ont pas hésité à dénoncer l’histoire d’amour entre le Président et les évangéliques.
Ces dissensions s’expliquent par la présence historique de courants au sein des chrétiens. « Les baptistes afro-américains, les méthodistes épiscopaliens, par exemple, même s’ils possèdent tous les attributs des évangéliques ne vont pas se définir ainsi. Pourquoi? Parce qu’aux États-Unis le terme evangelical depuis la Deuxième Guerre mondiale […] a une connotation raciale », souligne Philippe Gonzalez.
Les récents déboires judiciaires de Trump ont poussé d’autres très influents évangéliques à retourner leur veste.
Pourtant, le spécialiste souligne qu’un bon nombre d’évangéliques pourraient voter pour Trump advenant qu’il sorte victorieux des procès intentés contre lui. « Pour la droite chrétienne, tout cela n’est qu’un complot. Il a encore du soutien, y compris chez les figures centrales de la droite chrétienne », avance-t-il.
« La seule figure qui aurait pu faire de l’ombre à Trump, c’est Ron de Santis, gouverneur de la Floride, mais il a très mal commencé sa campagne. Aujourd’hui dans la base populiste évangélique, c’est Trump qui continue en fait à l’emporter. »
L’œcuménisme des tranchées
La réussite politique des grands influenceurs évangéliques aux États-Unis et au Brésil ne peut pas se reproduire dans des pays où ils sont minoritaires. Pour influer sur les décisions politiques, les évangéliques adoptent une autre stratégie, l’œcuménisme des tranchées. Il s’agit, selon Philippe Gonzalez, d’alliances spontanées avec d’autres dénominations chrétiennes, voire avec d’autres religions, sur des questions sociales comme l’avortement ou le mariage homosexuel.
« À mesure que le catholicisme romain se replie sur des courants plutôt charismatiques, il y a une forte porosité avec les milieux évangéliques. Nous avons là une alliance objective qui est en train de se constituer. Nous avons certains acteurs théologiques qui sont très intéressés par la force de frappe que peut constituer ce christianisme d’un point de vue politique. »
Pour Philippe Gonzalez, auteur du livre Que ton règne vienne. Des évangéliques tentés par le pouvoir absolu, « les évangéliques dans certaines situations nationales et lorsqu’ils ont une puissance de frappe considérable, peuvent devenir sacrément autoritaire. Le paradoxe, c’est que c’est une tradition qui est née dans le souci de la séparation de l’Église et de l’État afin de protéger les minorités religieuses. Nous avons affaire à un courant religieux qui dans son histoire, son ADN, a lutté fortement pour la tolérance de la société, la séparation de l’Église et de l’État. Aujourd’hui dans certains contextes, ce même courant devient théocrate. »
Les évangéliques à la conquête du monde. Réalisé par Thomas Johnson et écrit par Thomas Johnson, Philippe Gonzalez. France, 2023.















































